3 août 2026

 " Le sphinx des glaces"  de Jules Verne   15/20

      Etant un fervent admirateur d'Edgar Alan Poe, Jules Verne prend pour point de départ l'un de ses plus étranges romans : Les Aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket, publié en 1838 et dont Charles Baudelaire fit la traduction en 1858. Profitant de tous les éléments qu'Edgar Poe a volontairement laissé baigner dans l'ombre, et du mystère qui plane autour de ses protagonistes, Jules Verne décide de bâtir son intrigue autour du fait que l'histoire de Poe, que tout le monde prend pour une fiction, soit en vérité une réalité. Dès lors, les personnages de Verne vont s'élancer, au travers des mers du sud et du cercle polaire antarctique, dans une recherche effrénée de Gordon Pym et de William Guy. Celui-ci étant le frère du capitaine Len Guy, personnage vernien partant, à bord de sa goélette l'Halbrane, en quête de ce frère disparu. Il sera aidé dans cette enquête océane par celui qui nous raconte l'épopée : Jeorling, un riche américain originaire du Connecticut et passionné de géologie et de minéralogie. Il sera un témoin érudit, dont la culture instruira le lecteur sur les divers essais de la conquête du pôle Sud, de surcroît, son incrédulité servira opportunément les premiers chapitres du roman ; que je n'oublie pas le métis Dick Peters, un maître cordier de son état, homme costaud vivant constamment à l'écart des autres membres de l'équipage, de ce bougre sourd une intériorité secrète, certainement le protagoniste le plus intrigant ; puis le lieutenant Jem West, un marin endurci qui en impose plus que le capitaine Len Guy, trop souvent perdu dans ses réflexions ; et enfin le bosseman Hurliguerly, il apporte une note de détente estimable dans ce récit sombre et accablant.

      Contrairement aux autres romans verniens, celui-ci, bien qu'il soit un roman d'aventures, ne tourne pas spécialement autour de l'exploration mais de l'enquête et de la recherche sous condition extrême. Les thèmes abordées sont le désespoir et de l'amour absolu, de celui qui orientent une vie définitivement, le faux semblant ou du double caché, la rébellion avec l'affrontement à l'autorité, et le thème de l'individualisme, celui qui préfère condamner un groupe d'hommes pour en privilégier un autre.

      J'ai été choqué par la façon discriminatoire avec laquelle Jules Verne parle du maître-coq du bord, Endicott, qualifié de nègre, de moricaud, quand ce n'est pas pire. Naturellement, cela reflète l'état d'esprit et le vocabulaire d'une époque, une vision tronquée de l'humanité due aux colonies et à l'idée indécrottable de la supériorité de l'homme blanc par rapport aux autres peuples. Dans la même veine, les manchots et les pingouins sont qualifiés d'idiots !?! Erreur indigne d'un tel écrivain. D'autant qu'il mélange les pingouins et les manchots, les premiers vivants dans l'hémisphère Nord et les seconds au  Sud.

      De tous les mystérieux éléments fantaisistes du roman de Poe, comme l'incroyable île Tsalal aux allures de paradis et aux habitants d'une sauvagerie rare, ou le géant blanc, ou le destin  de Gordon Pym, Verne en disposera avec habilité et subtilité, sachant les exploiter pour créer un récit reliant tous les points restés ténébreux dans le roman de Poe, il rendra l'inadmissible vraisemblable. Néanmoins, à l'instar du livre de Poe, certaines incohérences ou des hasards trop bénéfiques viennent ponctuer l'oeuvre vernienne. Ce qui en fait au final, le roman le plus énigmatique, le plus improbable et le plus incroyable (au sens premier) des oeuvres de Verne.

      L'étrangeté des deux romans, leurs côtés obscurs, la vision accablante de la vie avec ses désillusions, bref la noirceur de l'ensemble me questionne. Peut-être faut-il y lire des allégories a priori bien énigmatiques ? Dans les commentaires les hypothèses s'avancent ici ou là, cependant, malgré ces tentatives d'éclaircissements, il plane toujours pour moi, un brouillard bien lugubre sur ces deux oeuvres.