16 sept. 2026



" Mauprat "  de George Sand   17/20

      En 1837, un octogénaire, Bernard Mauprat, raconte ses années de jeunesse dans le Berry. En 1774, le jeune Bernard à 17 ans, il est l'unique rejeton de la branche aînée des Mauprat : une famille qui perpétue une vieille tradition de brigandage féodal. Une nuit, les lois du hasard lui font rencontrer et aussitôt tomber amoureux d'Edmée : la fille de Hubert de Mauprat, seul homme faisant partie de la branche cadette de la famille. Contrairement au reste de la tribu, c'est un homme bon et généreux, grandement influencé par les idées des Lumières. Du contraste entre ces deux branches familiales, aux antipodes l'une de l'autre, naît une fresque autant sociale qu'historique. L'ensemble animé et agité par la puissance de l'amour inexistant, avoué ou caché, car Edmée, pour obtenir l'assistance de Bernard, la sauvant in extrémis des mains de ses oncles, a dû lui faire un serment.

      George Sand déploie dans ce long récit toute sa panoplie intellectuelle sur l'idée de l'amour, du mariage, de la philosophie des Lumières et des jugements hâtifs d'une société en pleine marche. Sa plume, avance, toujours à l'aise, toujours magnifique, toujours frondeuse, jusqu'au point final. Elle excelle dans l'agencement des dialogues, pour sublimer une pensée, une réflexion, un ressentiment ou une déclaration d'amour.

      Ce roman est une machinerie romanesque complexe avec un bel ancrage berrichon, Sand oblige. On y suit une lutte mortelle entre le bien et le mal, où un enfant sauvage, élevé à l'écart de toute morale, doit se faire violence pour obtenir ce qu'il désire le plus au monde : l'amour de sa dulcinée. Son parcours sera périlleux, les épreuves multiples, néanmoins, tout cela est nécessaire pour qu'un homme nouveau puisse sortir des carcans diaboliques où ses oncles l'on entraîné. Sa quête éducative l'amène à s'exiler en Amérique pour mériter l'estime de la belle. J'y vois un parallèle avec l'amour courtois, si en vogue au moyen-âge, mais surtout aussi, une identification du chevalier partant en croisade, s'y battre au nom de Dieu, et revenir magnifié aux yeux d'Edmée. Néanmoins, celle-ci se jouera encore de lui, dans un ultime défi qui se terminera tragiquement. Heureusement, l'intervention d'un personnage secondaire, mais au combien essentiel, redistribuera les cartes d'une partie si mal engagée. Cet homme s'appelle Patience : un vieil ermite laïque vivant chichement dans une tour abandonnée. Pour moi, il est, par ses réflexions, par ses analyses intellectuelles, le pivot du roman. Sans lui tout s'écroule, et pourtant il n'est qu'un pauvre hère, vivant de l'air du temps ; néanmoins il est celui qui comprend le mieux la condition humaine et ses lourdes contradictions. Au travers de la voix Patience on ressent aussi les soubresauts qui bousculeront la France dans les années à venir, ses espérances de plus de liberté, dangereuses et naïves, toutefois on n'arrête pas une idée en marche.

      Outre le roman d'apprentissage, ce récit narre aussi l'affrontement ethnologique entre deux mondes opposés. L'un est provincial, même si le moyen-âge est caduque depuis trois siècle, des petits seigneurs locaux, issus des contrées éloignées du Berry, ont gardé des sales habitudes à coups de rapines et d'agressions sexuelles, sans oublier des moines cupides et une justice expéditive. L'autre monde est parisien, orienté vers l'avenir où flotte les idées de Voltaire et de Rousseau. Cependant, dans l'air du temps, ondoie déjà les prémices de la révolution française.

     On peut s'interroger sur les tortures psychologiques d'Edmée sur Bernard. On peut s'étonner de la patience incroyable de celui-ci. J'y vois un plaisir malsain de George Sand à étudier son protagoniste principal sous toutes les coutures, telle une minutieuse dissection du mental du jeune homme. Une étude optimaliste de la volonté pure. Néanmoins, Edmée est la fille spirituelle de l'écrivaine, elle possède l'inflexible orgueil des Mauprat, ne se donne-t-elle pas pour mission des défendre la cause des femmes ? Ses lectures des écrivains des Lumières lui en donne les armes. Dès lors, n'est-ce pas son engagement féministe qui l'aide à résister un temps assez long aux charmes de Bernard ?

      Ce roman, n'est-il point une oeuvre tendant vers l'éducation et/ou mieux encore vers l'humanisation du peuple dans son entièreté ? Tout en jonglant avec une belle histoire d'amour, car si Bernard veut un jour appartenir à Edmée il faut qu'il se civilise. Et cette admirable idée d'éducation générale est celle qui fut constamment portée par George Sand. L'un des piliers de cette femme remarquable.

      Par le truchement de ce roman, Gorge Sand résume un XVIIIème siècle dans son entièreté en quête d'un deuxième souffle, loin des misères et des ors, une voie inédite, tel un esprit matois lancé dans les roues d'un monde caduque.