27 mars 2026


 " Les raisins de la colère "  de John Steinbeck 19/20

      Pierre angulaire de la littérature américaine, hurlement de fureur face à une ignominie orchestrée, ce roman par sa puissance intrinsèque devient légitime et universel.

   Avec ce chef-d'oeuvre incontestable de la littérature américaine, écrit entre 1938 et 1939, John Steinbeck brosse une fresque sociale, économique et politique, enracinée dans une réalité factuelle, où l'affectif, au sens le plus noble, monopolise la première place. 

      Nous sommes en Oklahoma, au début des années 1930. L'histoire s'articule autour de la famille Joad, symbolisant toutes les familles de métayers qui travaillent depuis des décennies une terre qui ne leur appartient pas, mais qui leur permet de vivre honorablement. Malheureusement, depuis plusieurs années, les étés sont de plus en plus secs donnant des terres arides et poussiéreuses. De surcroît, des vents terribles viennent soulever cette même poussière durant plusieurs jours, obligeant les habitants à se calfeutrer chez eux, anéantissant une bonne partie des récoltes, ne laissant plus qu'un paysage lunaire et apocalyptique. Ce phénomène connu sous le nom de Dust Bowl frappa quatre états américains au début des années 30, et fut la cause d'une migration importante de fermiers ruinés, cherchant le salut vers l'ouest sur les terres californiennes, incités en cela par des prospectus proposant l'embauche d'un grand nombre de personnes pour cueillir fruits et coton.

      Ainsi, John Steinbeck nous raconte les péripéties de la famille Joad, contrainte à l'exil par le système bancaire, car expulsée des terres qu'elle n'a plus les moyens de louer. Le système capitaliste veut organiser sur ces immenses surfaces, vidées de ses métayers, un mode de culture entièrement mécanisée où le tracteur sera roi, les coûts abaissés et les profits augmentés. 

      L'auteur nous fait vivre l'exil forcé à hauteur d'homme par l'intermédiaire de la famille Joad, condamnée à bourlinguer sur la fameuse route 66 dans un pick-up surchargé. Au fur et à mesure des étapes, la Californie idéalisée se rapproche, mais la bourse se vide. Dés lors, la psychologie des membres du groupe va s'affirmer, chacun existant par son caractère, ses besoins et ses rêves. Une motion spéciale pour Ma, la mère, elle est la figure centrale ; consciente des enjeux elle maintient la cohésion entre les membres de la famille dans les moments critiques, faisant toujours de son mieux pour cuisiner, même avec peu. Au contraire, son mari, Pa, se laisse ballotter par les évènements, lui si fort par le passé n'est plus que l'ombre de lui-même, comme anesthésié par les coups de massue du destin. Quant aux grands-parents, ils symbolisent un passé glorieux qui doit disparaître pour qu'advienne un avenir inéluctablement capitaliste. L'ainé des enfants, Noah, est un homme taciturne, un individualiste qui vise une vie indépendante au groupe. Le deuxième fils, Tom, sort de prison, avec sa mère il incarne la rectitude morale, le sens du devoir et le besoin de justice. Al, le troisième fils, ne vit que pour ses deux passions : la mécanique et les filles. Puis vient Rose of Sharon, l'ainée des filles, mariée, capricieuse et enceinte de Connie, un jeune homme qui rêve d'un avenir différent. Il reste les deux petits derniers, Ruthie et Winfield, symbolisant l'insouciance que les adultes ont perdus. A ses protagonistes, il faut ajouter Muley Graves, un métayer expulsé, ayant vu sa maison rasé par un tracteur. Lui, ne veut pas partir, comment quitter une terre qui est toute sa vie ? Depuis, il erre tel un fantôme ou un fou sur ces terres désertées, livrées aux financiers ; il est celui qui réveille la conscience de Tom, semant des graines de révolte dans son esprit. Enfin, autre personnage important, Jim Casey, l'ancien pasteur qui devient par son attitude une sorte de jumeau de Tom, et peut-être même son ange gardien et sa conscience. Se substituant à lui lors d'une dangereuse péripétie, il lui montre la voie de la solidarité, de l'activisme et de la résistance.

      Non seulement, la communauté des Joad vit avec en tête la nostalgie de leur vie d'avant, ce qui est un premier choc, mais sur le chemin elle rencontre un homme qui revient de Californie après la mort de ses deux enfants victimes de malnutrition, et qui leur explique le dispositif des prospectus visant à attirer plus de travailleurs que nécessaire afin de faire baisser le coût de la main d'oeuvre, deuxième choc pour la famille qui vivait jusque-là avec l'espoir d'une Terre promise. Après avoir connu la fièvre du départ, la famille goûtera à l'amertume de l'exploitation de l'Homme, autrement dit : à l'esclavage moderne.

      Plusieurs fois, j'ai été profondément touché par la générosité des plus pauvres, prêts à partager le peu qu'ils possèdent pour aider son prochain. Bien sûr, la majorité des californiens voient d'un mauvais œil l'arrivée de ces loqueteux, qu'ils nomment péjorativement des "Okies", néanmoins, certains d'entre eux, par leurs attitudes bienveillantes m'ont ému. Comme quoi, quand tout n'est que ténèbres, parfois, une lumière, même fragile, peu s'allumer, et redonner foi en l'humanité.

       John Steinbeck écrit un roman prolétaire, il dénonce toute les ignominies d'un système, il idéalise le pauvre, le déclassé, en fait presque un héros debout devant le monde des propriétaires terriens, individualistes et considérants la vague migratoire de métayers comme une aubaine pour s'enrichir encore plus. Que leur importe si ces miséreux, même après une longue journée de travail dans les champs, gagnent si peu d'argent qu'il suffit à peine à se nourrir eux-mêmes, alors qu'ils ont souvent femme et enfants. Et que dire des terres californiennes qui ne sont pas exploitées, alors qu'un lopin de ces mêmes terres prêtées aux familles suffirait à toutes les faire vivre dignement ?

      Les chapitres pairs racontent l'épopée des Joad, tandis que les chapitres impairs, prennent du recul, ils élèvent le texte au-dessus du romanesque, ils évoquent à une échelle plus grande les circonstances, les défis économiques et politiques qui conduisent à une situation si inique, si inhumaine. Ces chapitres évoquent le pouvoir de l'argent roi, des banques assoiffées de rentabilité, de profit, de bénéfices rapides.

     Il est peut-être utile de préciser un paradoxe ou un constat factuel, je veux parler de la tragédie fondatrice de l'Amérique ; en effet, ces mêmes métayers, expulsés de leur terre, ont eux aussi jadis, par l'intermédiaire de leurs aïeux, chassés et massacrés les légitimes propriétaires de ces espaces : les indiens. Retour de bâton bien malheureux mais véridique ; d'une façon ou d'une autre, le plus fort anéantit toujours le plus faible, malheur à lui.

      A noter le nombre important de références bibliques détournées contenues dans ce roman : la traversée du désert de l'Arizona, mis en perspective de celles de juifs fuyant l'esclavage égyptien ; Noah ou Noé, préférant suivre son destin solitaire au fil de l'eau ; le bébé poussé à l'eau dans une caisse de pomme ; une scène de l'allaitement d'un homme en agonie rappelle l'image d'une piéta ; etc. Les symboles sont pléthores, mais toujours adroitement déviés, comme si ce monde en déréliction appelait un nouveau sauveur. J'ai aimé aussi la belle allégorie sur la tortue, portant dans son itinérance opiniâtre sa maison sur son dos, comme l'équivalence du pick-up des Joad.

      Bien évidemment, ce roman dépasse de loin les frontières américaines, il est une allégorie envers tout peuple confronté à l'obligation d'immigrer sous peine de disparaître à cours terme. Son universalité en fait un fondement de notre condition humaine. A mettre au panthéon de la littérature mondiale. Un chef-d'oeuvre.

   

24 mars 2026


 " Le sanctuaire "  de Laurine Roux   8/20

      Depuis qu'un virus aviaire a exterminé une grande partie de la population mondiale, une famille, constituée des parents et de leur deux filles, s'est réfugiée dans une région montagneuse, créant son propre sanctuaire. Le père, avec des méthodes violentes, y fait régner sa loi. Chaque oiseau aperçu doit être aussitôt tué, sous peine de risquer la contamination. La benjamine des filles, Gemma, fait rapidement l'apprentissage du tir à l'arc, mais son esprit rebelle et curieux va peu à peu transgresser les règles misent en place par son père.

      L'ennui avec ce roman, est d'avoir l'impression de l'avoir déjà lu en partie sous d'autres plumes. En effet, le personnage de Gemma ressemble étrangement à celui de Turtle dans le roman My absolute Darling de Gabriel Tallent ; et la base de l'intrigue est très proche de celle de Dans la forêt de Jean Hegland.

      Heureusement, la belle plume de Laurine Roux est là pour apporter son ravissement. En effet, cette autrice a le don de construire des phrases aux allures poétiques, aériennes. Elle possède la faculté rare d'inventer des horizons littéraires inédits.

      Derrière le récit postapocalyptique, se glisse celui de l'émancipation de la jeune Gemma. Afin d'affirmer son jugement propre elle doit regimber contre les certitudes apprises, mais attention aux réactions patriarcales. Et d'ailleurs, que cache l'autorité intransigeante de son père ?

      Avec ce huis clos familial psychotique je me pose la question : s'agit-il d'un conte ou d'une histoire classique. La fin, malgré l'explication de l'attitude du père me laisse des questions ouvertes. Au lecteur de combler les blancs de ce récit trop court. Au final j'estime ce livre non abouti, comme bancal ou maladroit. Dommage, il y avait certainement l'occasion d'aller plus loin, surtout avec les deux protagonistes qui n'existe presque pas : la mère et la fille aînée.


8 mars 2026


 " Des souris et des hommes "  de John Steinbeck 18/20

      En Californie, après le fameux crack boursier, deux hommes : George, petit et rusé, et Lennie, géant et simple d'esprit, ont un rêve relativement modeste : amasser assez d'argent pour s'acheter un lopin de terre afin d'y vivre libre ; bosser dur, certes, cultiver la terre, élever des animaux, mais pour soi, dans sa propre fermette. Ne plus être dépendant d'un patron. Le fameux rêve américain. 

      Rappelons pour les plus jeunes, que la grande dépression qui suivit le crack boursier de 1929 signifie un exode de familles blanches et pauvres, chassées de chez elles par le chômage, la sécheresse et les tempêtes de poussière appelées Dust Bowl sévissant dans l'Oklahoma, l'Arkansas, le Kansas et le Texas. Par la suite, sur le même thème John Steinbeck écrira le célèbre : Les raisins de la colère. Des estimations citent le chiffre de 300 000 personnes qui auraient pris la route de la Californie, dans l'espoir de se faire embaucher comme main-d'oeuvre dans les florissantes exploitations agricoles de cet état.

      Ce classique de la littérature américaine, cette tragédie moderne date de 1937, et est toujours la source de plusieurs interprétations tant les thèmes sont ouverts, comme une fin extrapolable de bien des façons. John Steinbeck pose les sujets sur la table et nous laisse choisir leur sens suivant nos propres sensibilités. Peut-être le signe de tout roman universel ?

      Ainsi, John Steinbeck nous montre des hommes en souffrance, ces journaliers, errant le long des routes à la recherche d'un boulot dans un ranch ou une exploitation quelconque. Ces individus sont constamment en manque de relations humaines stables, doublés d'une absence de perspective d'avenir. Chaque nouveau job se veut une tentative pour sortir d'une prison économique et sociale. Néanmoins, comment réunir un petit pécule quand les tentations de s'oublier, principalement par l'alcool et les prostitués, sont fortes ? Ces hommes ne sont-ils pas condamnés à une vie misérable, sans la moindre possibilité d'un futur plus reluisant ?

      Le moteur du roman est ce couple improbable d'un colosse simplet et d'un homme conscient des difficultés d'être. Les deux sont unis par une amitié qui les différencie des autres travailleurs, tous solitaires. Ainsi George et Lennie marche à deux, travaillent à deux, mais peut-être le plus essentiel : ils rêvent à deux. Seulement, Lennie, cet être doux et sensible est inconscient de sa propre force, ses pognes sont de véritables armes destructrices. Dès l'incipit, la fin est annoncée : Lennie caresse une souris morte de son affection trop prononcée, plus tard un chien sera victime de cette même affection, jusqu'au dernier drame, dont George semble s'être toujours douté. D'ailleurs, dès les premières pages, la fin tragique se lit entre les lignes, tel un effet de miroitement.

      Au travers du personnage de Crooks, le palefrenier, la question raciale est soulevée, son ostracisation est indigne et révoltante. En effet, cet homme, à cause de sa couleur de peau doit vivre à l'écart, même sa couche du soir est dans un bâtiment à part. Certes, le sort des manœuvres, des débardeurs, des journaliers est douloureux, cependant, celui des minorités, comme celle de Crooks, l'est encore plus. Autre protagoniste paraissant bien seule, d'autant plus seule qu'elle reste anonyme puisque son nom n'est jamais évoqué, on la connaît juste comme l'épouse de Curley, le fils du propriétaire de  l'exploitation. Cette femme est la tentatrice, celle par qui cela va tourner mal. Pourtant, dans ses confidences à Lennie, elle semble bien innocente, n'ayant, elle non plus, eu la vie qu'elle voulait, sa mère faisant barrage. Dès lors, comment s'émanciper d'un fatum existentiel ?

      Ce roman est avant tout celui de la solitude, celui d'une misérable galerie de portraits esseulés. D'ailleurs, la région où se déroule le récit, la vallée de la Salinas, se situe au sud de Soledad, "solitude" en espagnol. Tous vivent d'une façon ou d'une autre seuls, comme invisibilité aux yeux d'une société qui avance en broyant les corps et les âmes. Seul échappe à cette règle George et Lennie, leur complicité fait plaisir à voir, leur rêve devient communicatif, mais la loi inique du destin rôde, comme une épée de Damoclès. 

      En conclusion, je termine par une magnifique phrase de John Steinbeck écrite en 1938 : Essayez de vous comprendre les uns et les autres. On ne peut haïr les hommes une fois qu'on les connaît.