8 mars 2026


 " Des souris et des hommes "  de John Steinbeck 18/20

      En Californie, après le fameux crack boursier, deux hommes : George, petit et rusé, et Lennie, géant et simple d'esprit, ont un rêve relativement modeste : amasser assez d'argent pour s'acheter un lopin de terre afin d'y vivre libre ; bosser dur, certes, cultiver la terre, élever des animaux, mais pour soi, dans sa propre fermette. Ne plus être dépendant d'un patron. Le fameux rêve américain. 

      Rappelons pour les plus jeunes, que la grande dépression qui suivit le crack boursier de 1929 signifie un exode de familles blanches et pauvres, chassées de chez elles par le chômage, la sécheresse et les tempêtes de poussière appelées Dust Bowl sévissant dans l'Oklahoma, l'Arkansas, le Kansas et le Texas. Par la suite, sur le même thème John Steinbeck écrira le célèbre : Les raisins de la colère. Des estimations citent le chiffre de 300 000 personnes qui auraient pris la route de la Californie, dans l'espoir de se faire embaucher comme main-d'oeuvre dans les florissantes exploitations agricoles de cet état.

      Ce classique de la littérature américaine, cette tragédie moderne date de 1937, et est toujours la source de plusieurs interprétations tant les thèmes sont ouverts, comme une fin extrapolable de bien des façons. John Steinbeck pose les sujets sur la table et nous laisse choisir leur sens suivant nos propres sensibilités. Peut-être le signe de tout roman universel ?

      Ainsi, John Steinbeck nous montre des hommes en souffrance, ces journaliers, errant le long des routes à la recherche d'un boulot dans un ranch ou une exploitation quelconque. Ces individus sont constamment en manque de relations humaines stables, doublés d'une absence de perspective d'avenir. Chaque nouveau job se veut une tentative pour sortir d'une prison économique et sociale. Néanmoins, comment réunir un petit pécule quand les tentations de s'oublier, principalement par l'alcool et les prostitués, sont fortes ? Ces hommes ne sont-ils pas condamnés à une vie misérable, sans la moindre possibilité d'un futur plus reluisant ?

      Le moteur du roman est ce couple improbable d'un colosse simplet et d'un homme conscient des difficultés d'être. Les deux sont unis par une amitié qui les différencie des autres travailleurs, tous solitaires. Ainsi George et Lennie marche à deux, travaillent à deux, mais peut-être le plus essentiel : ils rêvent à deux. Seulement, Lennie, cet être doux et sensible est inconscient de sa propre force, ses pognes sont de véritables armes destructrices. Dès l'incipit, la fin est annoncée : Lennie caresse une souris morte de son affection trop prononcée, plus tard un chien sera victime de cette même affection, jusqu'au dernier drame, dont George semble s'être toujours douté. D'ailleurs, dès les premières pages, la fin tragique se lit entre les lignes, tel un effet de miroitement.

      Au travers du personnage de Crooks, le palefrenier, la question raciale est soulevée, son ostracisation est indigne et révoltante. En effet, cet homme, à cause de sa couleur de peau doit vivre à l'écart, même sa couche du soir est dans un bâtiment à part. Certes, le sort des manœuvres, des débardeurs, des journaliers est douloureux, cependant, celui des minorités, comme celle de Crooks, l'est encore plus. Autre protagoniste paraissant bien seule, d'autant plus seule qu'elle reste anonyme puisque son nom n'est jamais évoqué, on la connaît juste comme l'épouse de Curley, le fils du propriétaire de  l'exploitation. Cette femme est la tentatrice, celle par qui cela va tourner mal. Pourtant, dans ses confidences à Lennie, elle semble bien innocente, n'ayant, elle non plus, eu la vie qu'elle voulait, sa mère faisant barrage. Dès lors, comment s'émanciper d'un fatum existentiel ?

      Ce roman est avant tout celui de la solitude, celui d'une misérable galerie de portraits esseulés. D'ailleurs, la région où se déroule le récit, la vallée de la Salinas, se situe au sud de Soledad, "solitude" en espagnol. Tous vivent d'une façon ou d'une autre seuls, comme invisibilité aux yeux d'une société qui avance en broyant les corps et les âmes. Seul échappe à cette règle George et Lennie, leur complicité fait plaisir à voir, leur rêve devient communicatif, mais la loi inique du destin rôde, comme une épée de Damoclès. 

      En conclusion, je termine par une magnifique phrase de John Steinbeck écrite en 1938 : Essayez de vous comprendre les uns et les autres. On ne peut haïr les hommes une fois qu'on les connaît.


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