15 févr. 2026


" Trois fois la colère "  de Laurine Roux   18/20

      Si vous avez aimé Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette, vous allez adorer celui-ci. Surtout ne pas lire le quatrième de couverture, toujours trop volubile, cela gâcherait bêtement votre plaisir. Je dirais seulement que nous sommes au début du XIIIème siècle, dans le sud de la France, pendant la période des croisades et de la chasse aux soi-disant hérétiques. Une famille vit heureuse dans une cabane au fond des bois, quand le fils du seigneur local s'autorise les pires exactions. Des colères et des haines y naîtront dans cet univers sans justice.

      D'emblée, on est happé par le texte. Il faut juste s'investir dans les premières pages, peut-être les relire, le temps de s'en imprégner, de s'y adapter, de soupeser leurs esthétiques. Dès lors, quel plaisir de lecture ! En effet, le travail de documentation et d'écriture est colossal. Avec une rare gourmandise et belle rigueur, Laurine Roux pioche goulûment dans le vocabulaire du moyen-âge ; elle s'amuse follement avec cette matière première. Ainsi, elle transforme les mots en verbe, les arrondissant, les embellissant, les faisant rebondir tels des cailloux dans le cours d'un torrent, j'y ai même senti une certaine ivresse, un lâché prise. Cette manière de procéder créée des images invraisemblables de beauté et de poésie ; me faisant souvent m'arrêter sur un mot, une phrase, contemplant sa construction, toujours flamboyante, à l'instar du gothique. Avec cette dentelle littéraire, on songe à Marie-Hélène Lafon, celle qui dépose ses phrases sur l'établi du verbe, sachant les raboter, les polir, jusqu'à ce qu'elles sonnent et résonnent dans nos mémoires.

      Ce récit, aux allures de contes, fait son thème central autour de l'héritage, celui que l'on ne choisit pas, mais qui nous appartient, alors, qu'en faire, comment l'habiter ?

       De surcroît, Laurine Roux se saisit des questions qui tourmentent notre monde contemporain : L'emprise du passé, l'hégémonie masculine, la recherche de son identité, la quête de justice et la restauration des victimes.

      La forêt est un personnage symbolique à part entière, on la sent vibrante, fourmillante de pulsions de vie, d'odeurs et de désirs. Certains protagonistes y vivent et la lisent, ils la chantent car elle les enchantent, offrant généreusement le gîte et le couvert pour ceux qui savent la décrypter. Elle symbolise à la fois l'espoir, la sérénité et une possibilité de vie réelle, bien loin d'un monde de profits et de calculs.

      Qualité supplémentaire : le récit est tellement ciselé au cordeau, qu'il n'y a absolument rien à élaguer, aucun bavardage inutile, apanage rare pour un roman. Tant et tant de de publications verbiageuses devraient en prendre de la graine. 

      Seul regret, l'incipit, qui nous donne la fin avant de connaître le début. Cela n'a rien de nécessaire, si ce n'est de vouloir appâter le chaland avec un gros hameçon. Peut-être une idée de l'éditeur ? Néanmoins, cela gaspille bêtement une partie du plaisir de lecture, dommage.

      L'autrice avoue avoir eu l'idée de ce récit après avoir vu la fameuse série Le trône de fer de George R.R. Martin, et d'avoir voulu en faire sa propre version, quelle belle idée !


1 févr. 2026

 Petit aperçu du jardin hivernal 2026

Partie 1



Inopinément apparaissent ses champignons, façon petit village.



Toujours bien veiller au paillage de la terre, afin d'éviter que le ruissellement de l'eau n'emporte trop de nutriments. 



Grosse surprise le 5 janvier avec ce manteau neigeux, belle source d'azote pour la terre.



Pour autant, bouddha reste imperturbable, conscient de l'impermanence des choses.



Même de près.



Comme l'annonce d'un départ, la primevère lance la nouvelle saison...



...rattrapée de peu par les premières fleurs de Camélia.



Dans la serre aussi, le rallongement du jour réveille les graines de petits pois.



Cet hiver, ma récolte d'endive est honorable, car bien joufflue, de surcroît, sans aucune amertume. 



Ma bruyère d'hiver tirent ses derniers feux.



Ainsi que ses baies de cotonéaster, nourriture indispensable à beaucoup d'oiseaux l'hiver.

A bientôt.

28 janv. 2026


" Lux "  de Maxime Chattam   4/20


      Une gigantesque sphère de lumière vient d'apparaître dans le ciel. Elle se positionne juste au-dessus de la ligne de l'équateur dans l'océan Atlantique.

      Les scientifiques comme les religieux ne peuvent expliquer ce qu'elle est ni d'où elle vient.

     Elle va transformer pour toujours le quotidien du monde entier, en particulier l'existence d'une mère et de sa fille.

      Avec un quatrième de couverture aussi alléchant, d'autant qu'il fait, à mes yeux, une douce allusion à certains romans de Barjavel, je m'apprêtais à vivre un moment inoubliable de lecture. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. J'accorde volontiers à Maxime Chattam qu'il avait une belle et originale idée pour la trame de son histoire, néanmoins le traitement est si dilué, si délayé dans des aléas secondaires que je me suis ennuyé comme rarement. J'avoue avoir lu certaines pages en zigzag tant elles me barbaient, inintéressantes au plus au point. Et que vient faire une transsexuelle dans ce récit ? Sans oublier cet espion russe à la fois ultra professionnel et pourtant si maladroit ! Bref, ce ne sont que de petites intrigues grossières cousues de fil blanc, des chapitres vides de sens et des cliffhangers d'un ridicule absolu. Quel dommage, car l'idée de fond méritait une autre perspective. Alors bien sûr, au lieu de ces 500 pages bavardes, l'ensemble, en élaguant les fioritures rasantes, tiendrait sur 150 ou 200 pages, en gardant juste la substantifique moelle du sujet et en choisissant une optique plus ambitieuse. Car les questions que pose l'auteur sont des interrogations universelles et existentielles, donc diablement intéressantes. Dommage, car j'apprécie Maxime Chattam dans ses thrillers, notamment avec son cycle GN, mais là, à mon humble avis, il s'est fourvoyé dans une galère dont il n'a pas maîtriser le gouvernail. Petit gâchis !


22 janv. 2026


 " L'âme brisée "  de Akira Mizubayashi   11/20

      Tokyo 1938. Alors que la Chine et le Japon sont en guerre officiellement depuis un an, Yu, un japonais passionné de violon, monte un quatuor avec trois jeunes étudiants chinois. Un soir, pendant la répétition du quatuor culte de Schubert, Rosamunde, des militaires font brusquement irruption.

      Tel un artisan cherchant constamment à opérer des visions différentes de ses thèmes fétiches, Akira Mizubayashi nous offre une nouvelle ontologie, une énième optique, sur ses sujets éternels : la seconde guerre mondiale côté japonais, la jeunesse sacrifiée, la musique classique, l'exil, l'héritage artistique, l'idée de résilience, sans oublier la place constante d'un ou de plusieurs chiens.

      Moi qui ai lu récemment du même auteur, La forêt de flammes et d'ombres, critiqué dans ces mêmes pages il y a peu,  j'ai eu comme un goût de déjà lu avec celui-ci. De surcroît, l'écriture me semble moins aboutie, plus poussive, voire candide, avec des longueurs musicales surtout pour les personnes peu sensibles à la musique classique. Et que dire de l'artificialité de l'intrigue, notamment avec ce cardigan qui traverse le temps sans se perdre, ni perdre de sa couleur ?

      Pourtant, le roman possède des qualités : Akira Mizubayashi sait faire naître l'émotion avec ses deux narrations, l'une en 1938 et l'autre à une époque plus contemporaine ; il possède le pouvoir de faire toujours oeuvre de paix, de chercher l'harmonie, l'élévation intellectuelle par l'art, un concept bien utile en cette période tumultueuse ; puis, en mettant en avant l'artisanat, notamment celui du luthier, il arrime son travail d'écrivain à la beauté du geste parfait, appris après une longue période de formation.

      Au final, j'ai eu l'impression de lire un roman un peu gauche, simpliste, mais néanmoins touchant par les relations qu'Akira Mizubayashi magnifie entre les protagonistes, au travers de deux époques, d'un violon et d'un chien.


21 janv. 2026

" Les secrets du savoir-vivre nippon " de June Fujiwara   16/20

      Depuis longtemps la civilisation nippone fascine les français. Ces mêmes français pour qui tout va trop vite, et qui se perdent dans un consumérisme exponentiel. Pourtant, dans un moment de lucidité, ils portent aux nues la zénitude du peuple du Soleil levant. Comment faire pour s'adapter à cet état d'esprit ?

      June Fujiwara est une japonaise venue vivre à Paris depuis 20 ans. Même si elle s'est accoutumée à notre pays, elle ne peut nier qu'en elle les préceptes de la sagesse nippone sont toujours profondément ancrés. Avec ce livre, June nous dévoile les 4 piliers à l'origine d'une vie de zénitude pour nous aider à gagner en sérénité et en authenticité. Certain pourront rire de ce concept, néanmoins il est d'une logique et d'une cohérence élémentaire. Seul le bon sens régit cette idée de retour à l'équilibre. Nos vies sont faîtes de tant de pollutions diverses, qu'elles nous ont éloignées des principes de base.

      Parmi les 4 notions fondamentales, il y a le Mujo, c'est à dire la conscience de l'impermanence, il consiste d'avoir à l'esprit qu'absolument rien n'est éternel, que tout peut arriver d'une minute à l'autre, dès lors, accordons nous le droit de savourer le moment immédiat. Deuxième notion, le Wa, est la quête de l'harmonie, vivre est respectant les forces de la nature, en s'y insinuant humblement sans rien détruire. La troisième notion, le Wabi sabi, est la quête du dépouillement, du savoir vivre avec l'essentiel, sachant que le trop encombre l'esprit et pollue nos vies, nous éloignant de ce qui est réellement important. Enfin, la quatrième notion, le Okiyome, c'est la recherche de la purification, nettoyer et purifier son esprit autant que son habitat pour ôter l'anxiété du quotidien.

      Cet ouvrage est écrit dans une langue simple, rien n'est incompréhensible. Ce n'est pas un livre de développement personnel, il remet l'église au centre du village et nous fait mieux appréhender la japonitude : le savoir-vivre japonais, à nous de nous en inspirer.

      L'occident aurait tant a bénéficier de cette sagesse venue du japon. Nos esprits sont trop encombrés de choses totalement superflues et chronophages. Ce livre fait du bien, il nous donne des pistes pour mettre de l'ordre dans nos vies. Il redonne du sens à nos existences. Une belle inspiration pour aller mieux.

      

17 janv. 2026



 " W ou Le souvenir d'enfance " de Georges Perec   14/20

      Alternativement, Georges Perec nous raconte deux histoires. Aux premiers abords, elles semblent bien différentes, n'ayant rien en commun ; pourtant de cet enchevêtrement volontaire se profile, peu à peu, une noirceur progressivement terrifiante.

      L'un des récits sort de l'imagination de l'auteur, il évoque une île de l'hémisphère sud, où les habitants ont organisé leur vie autour du sport, apparemment proche de l'idéal olympique. Néanmoins, au fur et à mesure des descriptions des lois qui régissent l'ensemble de la société de l'île, surgit l'arbitraire, les inégalités et l'injustice. L'autre récit ressemble à une autobiographie fragmentaire, avec ses doutes, ses oublis et ses reconstitutions hasardeuses.

      D'emblée, le lecteur peut se perdre entre ces deux narrations, d'autant que certaines parties paraissent laborieuses, avant de ressentir des liens d'abord évanescents, puis cette immatérialité se cristallise lentement en une vérité progressivement douloureuse avant une apothéose ineffable.

      D'une construction originale et déconcertante, ce texte sert de catharsis à Georges Perec pour essayer d'exprimer une profonde souffrance catalysée par la Shoah.

      A noter en toute fin, cette clairvoyance de l'écrivain, qui à l'âge de 12 ans en 1948, avait, dans une sorte de fantasme, imaginé l'arrivée de Pinochet et de son régime politique en Terre de Feu.


14 janv. 2026


 " L'île aux arbres disparus "  de Elif Shafak   10/20

      Ce roman débute par un cri de désespoir profond et se clôt par le souhait d'un rêve, d'une espérance, d'un désir.

      Le cri interminable et tribal est celui que hurle en plein cours d'histoire, dans un lycée londonien, une adolescente de 16 ans, prénommée Ada. Le rêve est celui toujours inaccessible d'une humanité en plein déchirement religieux.

      Tout commence en 1974 à Nicosie, quand un jeune grec, Kostas, tombe amoureux d'une jeune fille turque, Defne. A cette époque, Chypre est déchirée par une guerre civile.

      J'avais tout pour être emballé par cette intrigue, d'autant que les arbres, les oiseaux, les insectes ont également un rôle important. Malheureusement, mon engouement s'est fissurée telle une construction trop vite bâtie. Quelle en est la cause ? de nombreuses raisons : une mise en bouche beaucoup trop longue, en effet, le fameux cri n'arrive qu'à la quarantième page ; un découpage des chapitres exagéré ; des flash-back intempestifs reportant constamment les révélations ; trop de passages dénués d'intérêt ; des coïncidences pas assez hasardeuses ; une pléiade de digressions décalées ; et une erreur incroyable : Ada est née en 2000 et a 16 ans en 2010 !?! De surcroît, les personnages manquent d'épaisseur, Defne m'a semblé d'une grande transparente, je ne comprends pas ses revirements contradictoires. Bizarrement le seul protagoniste dont j'ai eu de l'empathie est un arbre : un figuier. Il est le fil rouge du récit, il observe son environnement avec amour, tendresse, nostalgie et sagesse, celle dont les hommes manquent cruellement ; enfin, il relie le passé et le futur, il est la mémoire du monde.

      Pourtant, un roman sondant les douleurs de l'exil, les horreurs d'une guerre civile, le traumatisme d'un passé non digéré, et jonglant avec la belle idée que nos ancêtres continuent à exister à travers nous, aurait dû me séduire. Quel dommage. Tout tient à mes yeux à une narration qui s'éparpille inutilement pour finir par ressembler à un pudding lourd et indigeste. Une narration fluide, n'allant jamais à contre-temps, aurait contribuée, à mes yeux, à bâtir une histoire plus cohérente et plus solide. Dommage.


5 janv. 2026


 

" Zem "  de Laurent Gaudé 8/10

      Après Chien 51, Laurent Gaudé reprend ses personnages pour nous proposer une vision possible d'un avenir bien sombre. Ainsi, on retrouve Zem Sparak, un ancien flic déclassé de la zone 3, il assure désormais la sécurité rapprochée de Barsok, l'homme qui a réussi à réunifier la mégalopole en abolissant les différences de classe, il vise maintenant le retour à une singulière prospérité grâce à une révélation sur une nouvelle ressource. A l'occasion de la célébration de l'avancée des grands travaux, on découvre sur le port et dans un container cinq cadavres anonymes et mutilés. A l'issue de cette macabre surprise, Zem revoit son amie Salia Malberg, l'inspectrice chargée de l'enquête. Ensemble, ils vont essayer de démêler cette sale affaire qui s'avère liée au consortium GoldTex. 

      Laurent Gaudé nous tant un miroir, il dénonce nos sociétés consuméristes avides de posséder tout pour rien. Il désigne l'anéantissement financier et moral d'une population rendue dépendante par un capitalisme totalitaire. Il dénonce un système qui privilégie plus qu'amplement quelques personnes pour en faire vivre une écrasante majorité dans la misère. Dès lors, il prône la désobéissance, une information rigoureuse auprès de masses écervelées, puis la résistance armée, comme seule solution pour sortir de ce système vorace et inhumain. Naturellement, comment ne pas être d'accord avec lui ? D'autant que parmi les autres thèmes, il aborde la santé mentale, menée à rude épreuve dans ce monde en déliquescence ; marchant de front, les drogues sont là pour tout faire accepter ; la question de la vie en exil est abordée, mais traitée trop succinctement, ah j'oubliais Laurent Gaudé parle également du suicide et de la présente omnipotente de l'I.A. Comme on peut s'en rendre compte, les sujets douloureux ne manque pas. Néanmoins qu'en fait-il ? Si ce n'est un brassage infécond.

      Certes, dans Chien 51, Laurent Gaudé créait un monde dystopique avec une mégalopole vivant sous dome de verre pour la protéger des retombées acides ; l'auteur envisageait aussi une nation entièrement privatisée et dirigée par une multinationale toute puissante, divisant le pays en 3 zones, répondant chacune à une sélection sociale rappelant l'Apartheid. Cependant, qu'apporte cette suite ? Peu de choses en vérité, il poursuit son canevas de base sans transcender quoi que ce soit. J'ai eu l'impression de lire un récit sans relief, dépourvu d'une étincelle créatrice et jouissive. Au final il s'agit d'un polar futuriste comme tant d'autres, affreusement banal. Et puis cet fin en message d'espoir me semble bien candide. Comment peut-on être aussi naïf quand on connaît l'abêtissement de la population mondiale pour ne pas dire sa crétinisation ? Tous les jours je suis atterré par ce que je vois, comment croire que l'humanité est capable de se prendre en main, d'arrêter de danser hystériquement au bord du volcan, et d'affronter les vrais problèmes basiques que l'on se prend en pleine gueule tous les jours ? En vérité, je suis très pessimiste pour demain, j'en suis profondément désolé, mais pour moi, un optimiste est quelqu'un de très mal informé.

      Revenons au roman : je suis peut-être sévère, mais Laurent Gaudé a écrit tant de récits qui m'ont passionné, que j'en espérais beaucoup. Néanmoins, je dois reconnaître que les deux protagonistes principaux existent vraiment. Zem, hanté par la perte de son pays natal et de sa compagne, sans cesse écartelé entre loyauté, désillusion et suicide. Et Salia, victime de la violence du monde, elle cherche une sorte de catharsis dans le sexe, l'alcool et des images hypers violentes.

      Ma dernière déception vient aussi du non approfondissement de la situation géopolitique. Qu'en est-il du reste du monde ? Les sociétés privées sont-elles la norme partout ? Que deviennent les animaux ? les arbres ? les océans ? la recherche médicale, scientifique, robotique, etc ?

      Bref, Laurent Gaudé nous livre un polar standard bien fade, il aurait dû élargir sa focale, en faire une sorte de roman monde sortant des sentiers mille fois rebattus. Tant pis.