6 avr. 2026


 " Le vagabond des étoiles "  de Jack London   14/20

      Il y a des romans qui déconcertent, celui-ci en fait indiscutablement partie, par sa construction déstructurée et par son ampleur intellectuelle et philosophique. On peut le comprendre aisément en sachant qu'il s'agit du dernier roman de Jack London. Voyant, par l'usure d'un corps qu'il a toujours poussé à bout, sa fin de vie proche, Jack London veut écrire une apothéose de son parcours littéraire, une œuvre testamentaire, une oeuvre-monde au travers de laquelle il se penche sur l'histoire de l'humanité, allant jusqu'à affirmer la puissance de l'esprit par rapport à celle de notre corps.

      Le pitch en est on ne peut plus simple : un condamné à mort attend sa dernière heure derrière les barreaux, afin d'occuper ses derniers mois de détention, il s'évade par la force de la pensée en revivant... rien de moins que... ses vies antérieures.

      Impossible de passer à côté du message omniprésent du roman : le système pénitentiaire américain avec ses innombrables injustices et ses effroyables violences physiques, psychologiques, verbales, néanmoins toujours gratuites. Les conditions carcérales y sont telles (l'affreux supplice de la camisole), qu'elles ponctuent le roman de la première à la dernière page. Ce brûlot anticarcéral est le tout dernier acte du militant socialiste qu'est Jack London. Par la pertinence de cette dénonciation contre la peine de mort, j'y ai vu de nombreux liens avec la pensée de Victor Hugo. Deux hommes fortement impliqués dans l'horreur des exécutions de la peine capitale ; d'autant que ces deux sociétés, la française comme l'américaine, sont basées sur un catholicisme déclarant "Tu ne tueras point", gros paradoxe !

      Outre ces abominations au combien illégitimes, Jack London emmène son récit dans le domaine de la métempsychose, c'est à dire l'idée que l'on ne meurt jamais vraiment, et que depuis la nuit des temps, à la mort de chaque individu l'esprit change de corps, dans l'idée de la réincarnation perpétuelle. Ainsi, par le truchement de l'esprit, nous suivons le prisonnier dans ses vies antérieures, ainsi nous rencontrons un gamin dans une caravane de pionniers se dirigeant vers la Californie, un légionnaire romain (ancien Viking) dans la Palestine de Jésus, un bourgeois parisien sous Louis XIII, un européen époux d'une princesse coréenne, un naufragé sur une déserte île faîte de pierres, etc. A chaque fois, le voyageur du temps est le témoin de l'injustice de nos destinées toujours vécues sous le joug de la folie des hommes. Comme-ci l'Homme était condamné à n'être jamais en paix, toujours incité au mal depuis la nuit des temps par d'inexpugnables démons intérieurs. Telle une malédiction infernale et éternelle.

      Ces différentes histoires sont plus ou moins captivantes, mais toutes font du héros un homme blanc, civilisé, intelligent et forcément beau, ayant naturellement les femmes à ses pieds !?! A l'image de Jack London ? De surcroît, au hasard des vagabondages en zigzags dans le passé il se donne le beau rôle dans des périodes très anciennes, où le cheval n'est pas encore domestiqué, où le riz n'est pas encore cultivé, etc. Comme s'il était à l'origine de beaucoup des inventions qui améliorèrent la vie de l'humanité. 

      Outre le peu de considérations que Jack London accorde à la partie féminine de nos sociétés (peut-être dû à une vision de la société de l'époque), Jack London, par ses voyages, s'est ouvert des horizons à l'échelle du globe, alors pourquoi aucune réincarnation en un être non blanc, non européen et surtout non femme ?

      Ce roman testament se veut une concrétisation symbolistique des forces de l'esprit, il passe continuellement du réalisme au fantastique, l'univers étroit du prisonnier est ensemencé d'évènements baroques, tout s'entrelace dans un réquisitoire pragmatique. Il s'affiche comme un voyage original dans un monde régit par toute forme de pouvoir, un voyage entre bruit et fureur, un voyage comme un plaidoyer pour une humanité plus humaine, plus juste et plus égalitaire. Bon voyage !


4 avr. 2026

 Petit aperçu du jardin printanier 2026

Partie 1



Le premier à fleurir, dès la fin de l'hiver, mon vieux camélia.



En deuxième position, les jonquilles explosent de jaune dans la verdure...



...ou explosent en plein ciel.



Quant à l'azalée, elle finit sur la troisième marche du podium.



Côté potager, les petits pois sont déjà en pleine ascension vers l'azur.



 Dans la serre, les pommes de terre primeurs prennent leurs aises.



Et mes laitues, "Gotte jaune d'or", grossissent en quinconce.




Depuis des années, je n'ai de mon pêcher que des fleurs... à moins que cette fois-ci, une ou deux pêches soient au rendez-vous, qui sait ?



Comment se lasser de ce graphisme époustouflant ? (Rosée sur feuilles de lupin).



Au pied d'un arbre, les anémones des bois se gorgent de soleil avant que les feuilles ne leur fassent de l'ombre.



Quand les nuances de bleus s'ocellent de coton.



On se quitte avec une Dicentra Spectabilis, plus connue sous le nom de Fleurs de Marie. J'y tenais particulièrement à cœur.


27 mars 2026


 " Les raisins de la colère "  de John Steinbeck 19/20

      Pierre angulaire de la littérature américaine, hurlement de fureur face à une ignominie orchestrée, ce roman par sa puissance intrinsèque devient légitime et universel.

   Avec ce chef-d'oeuvre incontestable de la littérature américaine, écrit entre 1938 et 1939, John Steinbeck brosse une fresque sociale, économique et politique, enracinée dans une réalité factuelle, où l'affectif, au sens le plus noble, monopolise la première place. 

      Nous sommes en Oklahoma, au début des années 1930. L'histoire s'articule autour de la famille Joad, symbolisant toutes les familles de métayers qui travaillent depuis des décennies une terre qui ne leur appartient pas, mais qui leur permet de vivre honorablement. Malheureusement, depuis plusieurs années, les étés sont de plus en plus secs donnant des terres arides et poussiéreuses. De surcroît, des vents terribles viennent soulever cette même poussière durant plusieurs jours, obligeant les habitants à se calfeutrer chez eux, anéantissant une bonne partie des récoltes, ne laissant plus qu'un paysage lunaire et apocalyptique. Ce phénomène connu sous le nom de Dust Bowl frappa quatre états américains au début des années 30, et fut la cause d'une migration importante de fermiers ruinés, cherchant le salut vers l'ouest sur les terres californiennes, incités en cela par des prospectus proposant l'embauche d'un grand nombre de personnes pour cueillir fruits et coton.

      Ainsi, John Steinbeck nous raconte les péripéties de la famille Joad, contrainte à l'exil par le système bancaire, car expulsée des terres qu'elle n'a plus les moyens de louer. Le système capitaliste veut organiser sur ces immenses surfaces, vidées de ses métayers, un mode de culture entièrement mécanisée où le tracteur sera roi, les coûts abaissés et les profits augmentés. 

      L'auteur nous fait vivre l'exil forcé à hauteur d'homme par l'intermédiaire de la famille Joad, condamnée à bourlinguer sur la fameuse route 66 dans un pick-up surchargé. Au fur et à mesure des étapes, la Californie idéalisée se rapproche, mais la bourse se vide. Dés lors, la psychologie des membres du groupe va s'affirmer, chacun existant par son caractère, ses besoins et ses rêves. Une motion spéciale pour Ma, la mère, elle est la figure centrale ; consciente des enjeux elle maintient la cohésion entre les membres de la famille dans les moments critiques, faisant toujours de son mieux pour cuisiner, même avec peu. Au contraire, son mari, Pa, se laisse ballotter par les évènements, lui si fort par le passé n'est plus que l'ombre de lui-même, comme anesthésié par les coups de massue du destin. Quant aux grands-parents, ils symbolisent un passé glorieux qui doit disparaître pour qu'advienne un avenir inéluctablement capitaliste. L'ainé des enfants, Noah, est un homme taciturne, un individualiste qui vise une vie indépendante au groupe. Le deuxième fils, Tom, sort de prison, avec sa mère il incarne la rectitude morale, le sens du devoir et le besoin de justice. Al, le troisième fils, ne vit que pour ses deux passions : la mécanique et les filles. Puis vient Rose of Sharon, l'ainée des filles, mariée, capricieuse et enceinte de Connie, un jeune homme qui rêve d'un avenir différent. Il reste les deux petits derniers, Ruthie et Winfield, symbolisant l'insouciance que les adultes ont perdus. A ses protagonistes, il faut ajouter Muley Graves, un métayer expulsé, ayant vu sa maison rasé par un tracteur. Lui, ne veut pas partir, comment quitter une terre qui est toute sa vie ? Depuis, il erre tel un fantôme ou un fou sur ces terres désertées, livrées aux financiers ; il est celui qui réveille la conscience de Tom, semant des graines de révolte dans son esprit. Enfin, autre personnage important, Jim Casey, l'ancien pasteur qui devient par son attitude une sorte de jumeau de Tom, et peut-être même son ange gardien et sa conscience. Se substituant à lui lors d'une dangereuse péripétie, il lui montre la voie de la solidarité, de l'activisme et de la résistance.

      Non seulement, la communauté des Joad vit avec en tête la nostalgie de leur vie d'avant, ce qui est un premier choc, mais sur le chemin elle rencontre un homme qui revient de Californie après la mort de ses deux enfants victimes de malnutrition, et qui leur explique le dispositif des prospectus visant à attirer plus de travailleurs que nécessaire afin de faire baisser le coût de la main d'oeuvre, deuxième choc pour la famille qui vivait jusque-là avec l'espoir d'une Terre promise. Après avoir connu la fièvre du départ, la famille goûtera à l'amertume de l'exploitation de l'Homme, autrement dit : à l'esclavage moderne.

      Plusieurs fois, j'ai été profondément touché par la générosité des plus pauvres, prêts à partager le peu qu'ils possèdent pour aider son prochain. Bien sûr, la majorité des californiens voient d'un mauvais œil l'arrivée de ces loqueteux, qu'ils nomment péjorativement des "Okies", néanmoins, certains d'entre eux, par leurs attitudes bienveillantes m'ont ému. Comme quoi, quand tout n'est que ténèbres, parfois, une lumière, même fragile, peu s'allumer, et redonner foi en l'humanité.

       John Steinbeck écrit un roman prolétaire, il dénonce toute les ignominies d'un système, il idéalise le pauvre, le déclassé, en fait presque un héros debout devant le monde des propriétaires terriens, individualistes et considérants la vague migratoire de métayers comme une aubaine pour s'enrichir encore plus. Que leur importe si ces miséreux, même après une longue journée de travail dans les champs, gagnent si peu d'argent qu'il suffit à peine à se nourrir eux-mêmes, alors qu'ils ont souvent femme et enfants. Et que dire des terres californiennes qui ne sont pas exploitées, alors qu'un lopin de ces mêmes terres prêtées aux familles suffirait à toutes les faire vivre dignement ?

      Les chapitres pairs racontent l'épopée des Joad, tandis que les chapitres impairs, prennent du recul, ils élèvent le texte au-dessus du romanesque, ils évoquent à une échelle plus grande les circonstances, les défis économiques et politiques qui conduisent à une situation si inique, si inhumaine. Ces chapitres évoquent le pouvoir de l'argent roi, des banques assoiffées de rentabilité, de profit, de bénéfices rapides.

     Il est peut-être utile de préciser un paradoxe ou un constat factuel, je veux parler de la tragédie fondatrice de l'Amérique ; en effet, ces mêmes métayers, expulsés de leur terre, ont eux aussi jadis, par l'intermédiaire de leurs aïeux, chassés et massacrés les légitimes propriétaires de ces espaces : les indiens. Retour de bâton bien malheureux mais véridique ; d'une façon ou d'une autre, le plus fort anéantit toujours le plus faible, malheur à lui.

      A noter le nombre important de références bibliques détournées contenues dans ce roman : la traversée du désert de l'Arizona, mis en perspective de celles de juifs fuyant l'esclavage égyptien ; Noah ou Noé, préférant suivre son destin solitaire au fil de l'eau ; le bébé poussé à l'eau dans une caisse de pomme ; une scène de l'allaitement d'un homme en agonie rappelle l'image d'une piéta ; etc. Les symboles sont pléthores, mais toujours adroitement déviés, comme si ce monde en déréliction appelait un nouveau sauveur. J'ai aimé aussi la belle allégorie sur la tortue, portant dans son itinérance opiniâtre sa maison sur son dos, comme l'équivalence du pick-up des Joad.

      Bien évidemment, ce roman dépasse de loin les frontières américaines, il est une allégorie envers tout peuple confronté à l'obligation d'immigrer sous peine de disparaître à cours terme. Son universalité en fait un fondement de notre condition humaine. A mettre au panthéon de la littérature mondiale. Un chef-d'oeuvre.

   

24 mars 2026


 " Le sanctuaire "  de Laurine Roux   8/20

      Depuis qu'un virus aviaire a exterminé une grande partie de la population mondiale, une famille, constituée des parents et de leur deux filles, s'est réfugiée dans une région montagneuse, créant son propre sanctuaire. Le père, avec des méthodes violentes, y fait régner sa loi. Chaque oiseau aperçu doit être aussitôt tué, sous peine de risquer la contamination. La benjamine des filles, Gemma, fait rapidement l'apprentissage du tir à l'arc, mais son esprit rebelle et curieux va peu à peu transgresser les règles misent en place par son père.

      L'ennui avec ce roman, est d'avoir l'impression de l'avoir déjà lu en partie sous d'autres plumes. En effet, le personnage de Gemma ressemble étrangement à celui de Turtle dans le roman My absolute Darling de Gabriel Tallent ; et la base de l'intrigue est très proche de celle de Dans la forêt de Jean Hegland.

      Heureusement, la belle plume de Laurine Roux est là pour apporter son ravissement. En effet, cette autrice a le don de construire des phrases aux allures poétiques, aériennes. Elle possède la faculté rare d'inventer des horizons littéraires inédits.

      Derrière le récit postapocalyptique, se glisse celui de l'émancipation de la jeune Gemma. Afin d'affirmer son jugement propre elle doit regimber contre les certitudes apprises, mais attention aux réactions patriarcales. Et d'ailleurs, que cache l'autorité intransigeante de son père ?

      Avec ce huis clos familial psychotique je me pose la question : s'agit-il d'un conte ou d'une histoire classique. La fin, malgré l'explication de l'attitude du père me laisse des questions ouvertes. Au lecteur de combler les blancs de ce récit trop court. Au final j'estime ce livre non abouti, comme bancal ou maladroit. Dommage, il y avait certainement l'occasion d'aller plus loin, surtout avec les deux protagonistes qui n'existe presque pas : la mère et la fille aînée.


8 mars 2026


 " Des souris et des hommes "  de John Steinbeck 18/20

      En Californie, après le fameux crack boursier, deux hommes : George, petit et rusé, et Lennie, géant et simple d'esprit, ont un rêve relativement modeste : amasser assez d'argent pour s'acheter un lopin de terre afin d'y vivre libre ; bosser dur, certes, cultiver la terre, élever des animaux, mais pour soi, dans sa propre fermette. Ne plus être dépendant d'un patron. Le fameux rêve américain. 

      Rappelons pour les plus jeunes, que la grande dépression qui suivit le crack boursier de 1929 signifie un exode de familles blanches et pauvres, chassées de chez elles par le chômage, la sécheresse et les tempêtes de poussière appelées Dust Bowl sévissant dans l'Oklahoma, l'Arkansas, le Kansas et le Texas. Par la suite, sur le même thème John Steinbeck écrira le célèbre : Les raisins de la colère. Des estimations citent le chiffre de 300 000 personnes qui auraient pris la route de la Californie, dans l'espoir de se faire embaucher comme main-d'oeuvre dans les florissantes exploitations agricoles de cet état.

      Ce classique de la littérature américaine, cette tragédie moderne date de 1937, et est toujours la source de plusieurs interprétations tant les thèmes sont ouverts, comme une fin extrapolable de bien des façons. John Steinbeck pose les sujets sur la table et nous laisse choisir leur sens suivant nos propres sensibilités. Peut-être le signe de tout roman universel ?

      Ainsi, John Steinbeck nous montre des hommes en souffrance, ces journaliers, errant le long des routes à la recherche d'un boulot dans un ranch ou une exploitation quelconque. Ces individus sont constamment en manque de relations humaines stables, doublés d'une absence de perspective d'avenir. Chaque nouveau job se veut une tentative pour sortir d'une prison économique et sociale. Néanmoins, comment réunir un petit pécule quand les tentations de s'oublier, principalement par l'alcool et les prostitués, sont fortes ? Ces hommes ne sont-ils pas condamnés à une vie misérable, sans la moindre possibilité d'un futur plus reluisant ?

      Le moteur du roman est ce couple improbable d'un colosse simplet et d'un homme conscient des difficultés d'être. Les deux sont unis par une amitié qui les différencie des autres travailleurs, tous solitaires. Ainsi George et Lennie marche à deux, travaillent à deux, mais peut-être le plus essentiel : ils rêvent à deux. Seulement, Lennie, cet être doux et sensible est inconscient de sa propre force, ses pognes sont de véritables armes destructrices. Dès l'incipit, la fin est annoncée : Lennie caresse une souris morte de son affection trop prononcée, plus tard un chien sera victime de cette même affection, jusqu'au dernier drame, dont George semble s'être toujours douté. D'ailleurs, dès les premières pages, la fin tragique se lit entre les lignes, tel un effet de miroitement.

      Au travers du personnage de Crooks, le palefrenier, la question raciale est soulevée, son ostracisation est indigne et révoltante. En effet, cet homme, à cause de sa couleur de peau doit vivre à l'écart, même sa couche du soir est dans un bâtiment à part. Certes, le sort des manœuvres, des débardeurs, des journaliers est douloureux, cependant, celui des minorités, comme celle de Crooks, l'est encore plus. Autre protagoniste paraissant bien seule, d'autant plus seule qu'elle reste anonyme puisque son nom n'est jamais évoqué, on la connaît juste comme l'épouse de Curley, le fils du propriétaire de  l'exploitation. Cette femme est la tentatrice, celle par qui cela va tourner mal. Pourtant, dans ses confidences à Lennie, elle semble bien innocente, n'ayant, elle non plus, eu la vie qu'elle voulait, sa mère faisant barrage. Dès lors, comment s'émanciper d'un fatum existentiel ?

      Ce roman est avant tout celui de la solitude, celui d'une misérable galerie de portraits esseulés. D'ailleurs, la région où se déroule le récit, la vallée de la Salinas, se situe au sud de Soledad, "solitude" en espagnol. Tous vivent d'une façon ou d'une autre seuls, comme invisibilité aux yeux d'une société qui avance en broyant les corps et les âmes. Seul échappe à cette règle George et Lennie, leur complicité fait plaisir à voir, leur rêve devient communicatif, mais la loi inique du destin rôde, comme une épée de Damoclès. 

      En conclusion, je termine par une magnifique phrase de John Steinbeck écrite en 1938 : Essayez de vous comprendre les uns et les autres. On ne peut haïr les hommes une fois qu'on les connaît.


27 févr. 2026


" L'attrape-cœurs "  de J.D Salinger   8/20

      Il y a un bail que je souhaitais lire ce livre, si encensé depuis sa parution en 1951 au point d'être considéré par certains comme un chef-d'oeuvre et donc un classique incontournable de la littérature américaine.

      Il raconte, à la première personne, les errements pendant 3 jours dans New-York de Holden Caufield, un étudiant de 16 ans hypersensible et révolté. Issu d'une famille aisée, il vient d'être exclu de son lycée Pencey Prep à la veille des vacances de Noël.

      D'emblée, ce qui frappe, c'est cette langue familière agrémenté de fautes de syntaxe, de tics de language irritantes du genre : et tout, ni rien, ou encore, ça m'a tué. Bien sûr, il s'agit de la langue d'un étudiant de 16 ans.

      Puis, un désintérêt vertigineux prend place devant la banalité apparente du récit, vraiment peu d'ergots pour s'accrocher à une captivation quelconque. Quand Holden évoque ses relations avec ses camarades de lycée, il constate de la superficialité partout, peu sûr de lui, il improvise, il crie en filigrane sa perdition. Alors, on baguenaude dans New-York et dans la tête du jeune Holden au fil des pages et des chapitres, heureusement courts. On comprend vite qu'il est en décrochage scolaire, qu'il vit un nihilisme appuyé de tout ce qui l'entoure, que l'alcool n'arrange rien et le sexe encore moins. Oui, il est maladroit, oui, il ne sait comment agir au présent et est angoissé par sa future vie d'adulte, néanmoins, la majorité des jeunes sont ainsi, c'est la vie. D'ailleurs, il rêve de pouvoir empêcher les enfants de grandir, les adultes étant des êtres corrompus et donc artificiels. Au passage, merci la généralisation facile. Seule, sa petite sœur Phoebe, âgée de 10 ans, lui fait éprouver de l'affection et de l'admiration, forcément liées à son innocence.

      Je veux bien que les thèmes développés soient intéressants, malheureusement le texte noie ces sujets dans une mélasse difficilement appréciable, du moins, à mes yeux. Rarement un roman court m'aura semblé aussi long ; une impression d'éternité. Pourtant, je suis conscient du drame qui se joue, je compatis même avec ce jeune homme en perdition, je suis solidaire de son mal-être né d'une société fallacieuse, malheureusement le traitement arbitraire plombe le récit. Un regard extérieur m'aurait mieux convenu, évitant de me lasser de ces pérégrinations monotones et étouffantes. 

      Je suis sûr de ne pas être le seul à m'être embourbé dans ce texte, en vérité il y a trop peu de clairvoyance du récit pour deviner le désarroi du jeune homme. Même le dernier chapitre se joue sur un seul mot ; ainsi une attention redoutable est nécessaire pour parfaitement appréhender l'histoire, qui prend enfin du relief, dommage, l'explication est en dernière page, il n'y a plus qu'à tout relire.

      Dans la même veine, ce questionnement répété : que deviennent les canards du lac de central park quand l'hiver vient ? Certainement la plus belle métaphore du roman, encore faut-il la comprendre. Pour info : que deviennent les hommes quand toutes relations humaines s'estompent peu à peu sous les coups de boutoir de la violence du monde ? De rien c'est gratuit !


15 févr. 2026


" Trois fois la colère "  de Laurine Roux   18/20

      Si vous avez aimé Madelaine avant l'aube de Sandrine Collette, vous allez adorer celui-ci. Surtout ne pas lire le quatrième de couverture, toujours trop volubile, cela gâcherait bêtement votre plaisir. Je dirais seulement que nous sommes au début du XIIIème siècle, dans le sud de la France, pendant la période des croisades et de la chasse aux soi-disant hérétiques. Une famille vit heureuse dans une cabane au fond des bois, quand le fils du seigneur local s'autorise les pires exactions. Des colères et des haines y naîtront dans cet univers sans justice.

      D'emblée, on est happé par le texte. Il faut juste s'investir dans les premières pages, peut-être les relire, le temps de s'en imprégner, de s'y adapter, de soupeser leurs esthétiques. Dès lors, quel plaisir de lecture ! En effet, le travail de documentation et d'écriture est colossal. Avec une rare gourmandise et belle rigueur, Laurine Roux pioche goulûment dans le vocabulaire du moyen-âge ; elle s'amuse follement avec cette matière première. Ainsi, elle transforme les mots en verbe, les arrondissant, les embellissant, les faisant rebondir tels des cailloux dans le cours d'un torrent, j'y ai même senti une certaine ivresse, un lâché prise. Cette manière de procéder créée des images invraisemblables de beauté et de poésie ; me faisant souvent m'arrêter sur un mot, une phrase, contemplant sa construction, toujours flamboyante, à l'instar du gothique. Avec cette dentelle littéraire, on songe à Marie-Hélène Lafon, celle qui dépose ses phrases sur l'établi du verbe, sachant les raboter, les polir, jusqu'à ce qu'elles sonnent et résonnent dans nos mémoires.

      Ce récit, aux allures de contes, fait son thème central autour de l'héritage, celui que l'on ne choisit pas, mais qui nous appartient, alors, qu'en faire, comment l'habiter ?

       De surcroît, Laurine Roux se saisit des questions qui tourmentent notre monde contemporain : L'emprise du passé, l'hégémonie masculine, la recherche de son identité, la quête de justice et la restauration des victimes.

      La forêt est un personnage symbolique à part entière, on la sent vibrante, fourmillante de pulsions de vie, d'odeurs et de désirs. Certains protagonistes y vivent et la lisent, ils la chantent car elle les enchantent, offrant généreusement le gîte et le couvert pour ceux qui savent la décrypter. Elle symbolise à la fois l'espoir, la sérénité et une possibilité de vie réelle, bien loin d'un monde de profits et de calculs.

      Qualité supplémentaire : le récit est tellement ciselé au cordeau, qu'il n'y a absolument rien à élaguer, aucun bavardage inutile, apanage rare pour un roman. Tant et tant de de publications verbiageuses devraient en prendre de la graine. 

      Seul regret, l'incipit, qui nous donne la fin avant de connaître le début. Cela n'a rien de nécessaire, si ce n'est de vouloir appâter le chaland avec un gros hameçon. Peut-être une idée de l'éditeur ? Néanmoins, cela gaspille bêtement une partie du plaisir de lecture, dommage.

      L'autrice avoue avoir eu l'idée de ce récit après avoir vu la fameuse série Le trône de fer de George R.R. Martin, et d'avoir voulu en faire sa propre version, quelle belle idée !


1 févr. 2026

 Petit aperçu du jardin hivernal 2026

Partie 1



Inopinément apparaissent ses champignons, façon petit village.



Toujours bien veiller au paillage de la terre, afin d'éviter que le ruissellement de l'eau n'emporte trop de nutriments. 



Grosse surprise le 5 janvier avec ce manteau neigeux, belle source d'azote pour la terre.



Pour autant, bouddha reste imperturbable, conscient de l'impermanence des choses.



Même de près.



Comme l'annonce d'un départ, la primevère lance la nouvelle saison...



...rattrapée de peu par les premières fleurs de Camélia.



Dans la serre aussi, le rallongement du jour réveille les graines de petits pois.



Cet hiver, ma récolte d'endive est honorable, car bien joufflue, de surcroît, sans aucune amertume. 



Ma bruyère d'hiver tirent ses derniers feux.



Ainsi que ses baies de cotonéaster, nourriture indispensable à beaucoup d'oiseaux l'hiver.

A bientôt.

28 janv. 2026


" Lux "  de Maxime Chattam   4/20


      Une gigantesque sphère de lumière vient d'apparaître dans le ciel. Elle se positionne juste au-dessus de la ligne de l'équateur dans l'océan Atlantique.

      Les scientifiques comme les religieux ne peuvent expliquer ce qu'elle est ni d'où elle vient.

     Elle va transformer pour toujours le quotidien du monde entier, en particulier l'existence d'une mère et de sa fille.

      Avec un quatrième de couverture aussi alléchant, d'autant qu'il fait, à mes yeux, une douce allusion à certains romans de Barjavel, je m'apprêtais à vivre un moment inoubliable de lecture. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. J'accorde volontiers à Maxime Chattam qu'il avait une belle et originale idée pour la trame de son histoire, néanmoins le traitement est si dilué, si délayé dans des aléas secondaires que je me suis ennuyé comme rarement. J'avoue avoir lu certaines pages en zigzag tant elles me barbaient, inintéressantes au plus au point. Et que vient faire une transsexuelle dans ce récit ? Sans oublier cet espion russe à la fois ultra professionnel et pourtant si maladroit ! Bref, ce ne sont que de petites intrigues grossières cousues de fil blanc, des chapitres vides de sens et des cliffhangers d'un ridicule absolu. Quel dommage, car l'idée de fond méritait une autre perspective. Alors bien sûr, au lieu de ces 500 pages bavardes, l'ensemble, en élaguant les fioritures rasantes, tiendrait sur 150 ou 200 pages, en gardant juste la substantifique moelle du sujet et en choisissant une optique plus ambitieuse. Car les questions que pose l'auteur sont des interrogations universelles et existentielles, donc diablement intéressantes. Dommage, car j'apprécie Maxime Chattam dans ses thrillers, notamment avec son cycle GN, mais là, à mon humble avis, il s'est fourvoyé dans une galère dont il n'a pas maîtriser le gouvernail. Petit gâchis !


22 janv. 2026


 " L'âme brisée "  de Akira Mizubayashi   11/20

      Tokyo 1938. Alors que la Chine et le Japon sont en guerre officiellement depuis un an, Yu, un japonais passionné de violon, monte un quatuor avec trois jeunes étudiants chinois. Un soir, pendant la répétition du quatuor culte de Schubert, Rosamunde, des militaires font brusquement irruption.

      Tel un artisan cherchant constamment à opérer des visions différentes de ses thèmes fétiches, Akira Mizubayashi nous offre une nouvelle ontologie, une énième optique, sur ses sujets éternels : la seconde guerre mondiale côté japonais, la jeunesse sacrifiée, la musique classique, l'exil, l'héritage artistique, l'idée de résilience, sans oublier la place constante d'un ou de plusieurs chiens.

      Moi qui ai lu récemment du même auteur, La forêt de flammes et d'ombres, critiqué dans ces mêmes pages il y a peu,  j'ai eu comme un goût de déjà lu avec celui-ci. De surcroît, l'écriture me semble moins aboutie, plus poussive, voire candide, avec des longueurs musicales surtout pour les personnes peu sensibles à la musique classique. Et que dire de l'artificialité de l'intrigue, notamment avec ce cardigan qui traverse le temps sans se perdre, ni perdre de sa couleur ?

      Pourtant, le roman possède des qualités : Akira Mizubayashi sait faire naître l'émotion avec ses deux narrations, l'une en 1938 et l'autre à une époque plus contemporaine ; il possède le pouvoir de faire toujours oeuvre de paix, de chercher l'harmonie, l'élévation intellectuelle par l'art, un concept bien utile en cette période tumultueuse ; puis, en mettant en avant l'artisanat, notamment celui du luthier, il arrime son travail d'écrivain à la beauté du geste parfait, appris après une longue période de formation.

      Au final, j'ai eu l'impression de lire un roman un peu gauche, simpliste, mais néanmoins touchant par les relations qu'Akira Mizubayashi magnifie entre les protagonistes, au travers de deux époques, d'un violon et d'un chien.


21 janv. 2026

" Les secrets du savoir-vivre nippon " de June Fujiwara   16/20

      Depuis longtemps la civilisation nippone fascine les français. Ces mêmes français pour qui tout va trop vite, et qui se perdent dans un consumérisme exponentiel. Pourtant, dans un moment de lucidité, ils portent aux nues la zénitude du peuple du Soleil levant. Comment faire pour s'adapter à cet état d'esprit ?

      June Fujiwara est une japonaise venue vivre à Paris depuis 20 ans. Même si elle s'est accoutumée à notre pays, elle ne peut nier qu'en elle les préceptes de la sagesse nippone sont toujours profondément ancrés. Avec ce livre, June nous dévoile les 4 piliers à l'origine d'une vie de zénitude pour nous aider à gagner en sérénité et en authenticité. Certain pourront rire de ce concept, néanmoins il est d'une logique et d'une cohérence élémentaire. Seul le bon sens régit cette idée de retour à l'équilibre. Nos vies sont faîtes de tant de pollutions diverses, qu'elles nous ont éloignées des principes de base.

      Parmi les 4 notions fondamentales, il y a le Mujo, c'est à dire la conscience de l'impermanence, il consiste d'avoir à l'esprit qu'absolument rien n'est éternel, que tout peut arriver d'une minute à l'autre, dès lors, accordons nous le droit de savourer le moment immédiat. Deuxième notion, le Wa, est la quête de l'harmonie, vivre est respectant les forces de la nature, en s'y insinuant humblement sans rien détruire. La troisième notion, le Wabi sabi, est la quête du dépouillement, du savoir vivre avec l'essentiel, sachant que le trop encombre l'esprit et pollue nos vies, nous éloignant de ce qui est réellement important. Enfin, la quatrième notion, le Okiyome, c'est la recherche de la purification, nettoyer et purifier son esprit autant que son habitat pour ôter l'anxiété du quotidien.

      Cet ouvrage est écrit dans une langue simple, rien n'est incompréhensible. Ce n'est pas un livre de développement personnel, il remet l'église au centre du village et nous fait mieux appréhender la japonitude : le savoir-vivre japonais, à nous de nous en inspirer.

      L'occident aurait tant a bénéficier de cette sagesse venue du japon. Nos esprits sont trop encombrés de choses totalement superflues et chronophages. Ce livre fait du bien, il nous donne des pistes pour mettre de l'ordre dans nos vies. Il redonne du sens à nos existences. Une belle inspiration pour aller mieux.

      

17 janv. 2026



 " W ou Le souvenir d'enfance " de Georges Perec   14/20

      Alternativement, Georges Perec nous raconte deux histoires. Aux premiers abords, elles semblent bien différentes, n'ayant rien en commun ; pourtant de cet enchevêtrement volontaire se profile, peu à peu, une noirceur progressivement terrifiante.

      L'un des récits sort de l'imagination de l'auteur, il évoque une île de l'hémisphère sud, où les habitants ont organisé leur vie autour du sport, apparemment proche de l'idéal olympique. Néanmoins, au fur et à mesure des descriptions des lois qui régissent l'ensemble de la société de l'île, surgit l'arbitraire, les inégalités et l'injustice. L'autre récit ressemble à une autobiographie fragmentaire, avec ses doutes, ses oublis et ses reconstitutions hasardeuses.

      D'emblée, le lecteur peut se perdre entre ces deux narrations, d'autant que certaines parties paraissent laborieuses, avant de ressentir des liens d'abord évanescents, puis cette immatérialité se cristallise lentement en une vérité progressivement douloureuse avant une apothéose ineffable.

      D'une construction originale et déconcertante, ce texte sert de catharsis à Georges Perec pour essayer d'exprimer une profonde souffrance catalysée par la Shoah.

      A noter en toute fin, cette clairvoyance de l'écrivain, qui à l'âge de 12 ans en 1948, avait, dans une sorte de fantasme, imaginé l'arrivée de Pinochet et de son régime politique en Terre de Feu.


14 janv. 2026


 " L'île aux arbres disparus "  de Elif Shafak   10/20

      Ce roman débute par un cri de désespoir profond et se clôt par le souhait d'un rêve, d'une espérance, d'un désir.

      Le cri interminable et tribal est celui que hurle en plein cours d'histoire, dans un lycée londonien, une adolescente de 16 ans, prénommée Ada. Le rêve est celui toujours inaccessible d'une humanité en plein déchirement religieux.

      Tout commence en 1974 à Nicosie, quand un jeune grec, Kostas, tombe amoureux d'une jeune fille turque, Defne. A cette époque, Chypre est déchirée par une guerre civile.

      J'avais tout pour être emballé par cette intrigue, d'autant que les arbres, les oiseaux, les insectes ont également un rôle important. Malheureusement, mon engouement s'est fissurée telle une construction trop vite bâtie. Quelle en est la cause ? de nombreuses raisons : une mise en bouche beaucoup trop longue, en effet, le fameux cri n'arrive qu'à la quarantième page ; un découpage des chapitres exagéré ; des flash-back intempestifs reportant constamment les révélations ; trop de passages dénués d'intérêt ; des coïncidences pas assez hasardeuses ; une pléiade de digressions décalées ; et une erreur incroyable : Ada est née en 2000 et a 16 ans en 2010 !?! De surcroît, les personnages manquent d'épaisseur, Defne m'a semblé d'une grande transparente, je ne comprends pas ses revirements contradictoires. Bizarrement le seul protagoniste dont j'ai eu de l'empathie est un arbre : un figuier. Il est le fil rouge du récit, il observe son environnement avec amour, tendresse, nostalgie et sagesse, celle dont les hommes manquent cruellement ; enfin, il relie le passé et le futur, il est la mémoire du monde.

      Pourtant, un roman sondant les douleurs de l'exil, les horreurs d'une guerre civile, le traumatisme d'un passé non digéré, et jonglant avec la belle idée que nos ancêtres continuent à exister à travers nous, aurait dû me séduire. Quel dommage. Tout tient à mes yeux à une narration qui s'éparpille inutilement pour finir par ressembler à un pudding lourd et indigeste. Une narration fluide, n'allant jamais à contre-temps, aurait contribuée, à mes yeux, à bâtir une histoire plus cohérente et plus solide. Dommage.


5 janv. 2026


 

" Zem "  de Laurent Gaudé 8/10

      Après Chien 51, Laurent Gaudé reprend ses personnages pour nous proposer une vision possible d'un avenir bien sombre. Ainsi, on retrouve Zem Sparak, un ancien flic déclassé de la zone 3, il assure désormais la sécurité rapprochée de Barsok, l'homme qui a réussi à réunifier la mégalopole en abolissant les différences de classe, il vise maintenant le retour à une singulière prospérité grâce à une révélation sur une nouvelle ressource. A l'occasion de la célébration de l'avancée des grands travaux, on découvre sur le port et dans un container cinq cadavres anonymes et mutilés. A l'issue de cette macabre surprise, Zem revoit son amie Salia Malberg, l'inspectrice chargée de l'enquête. Ensemble, ils vont essayer de démêler cette sale affaire qui s'avère liée au consortium GoldTex. 

      Laurent Gaudé nous tant un miroir, il dénonce nos sociétés consuméristes avides de posséder tout pour rien. Il désigne l'anéantissement financier et moral d'une population rendue dépendante par un capitalisme totalitaire. Il dénonce un système qui privilégie plus qu'amplement quelques personnes pour en faire vivre une écrasante majorité dans la misère. Dès lors, il prône la désobéissance, une information rigoureuse auprès de masses écervelées, puis la résistance armée, comme seule solution pour sortir de ce système vorace et inhumain. Naturellement, comment ne pas être d'accord avec lui ? D'autant que parmi les autres thèmes, il aborde la santé mentale, menée à rude épreuve dans ce monde en déliquescence ; marchant de front, les drogues sont là pour tout faire accepter ; la question de la vie en exil est abordée, mais traitée trop succinctement, ah j'oubliais Laurent Gaudé parle également du suicide et de la présente omnipotente de l'I.A. Comme on peut s'en rendre compte, les sujets douloureux ne manque pas. Néanmoins qu'en fait-il ? Si ce n'est un brassage infécond.

      Certes, dans Chien 51, Laurent Gaudé créait un monde dystopique avec une mégalopole vivant sous dome de verre pour la protéger des retombées acides ; l'auteur envisageait aussi une nation entièrement privatisée et dirigée par une multinationale toute puissante, divisant le pays en 3 zones, répondant chacune à une sélection sociale rappelant l'Apartheid. Cependant, qu'apporte cette suite ? Peu de choses en vérité, il poursuit son canevas de base sans transcender quoi que ce soit. J'ai eu l'impression de lire un récit sans relief, dépourvu d'une étincelle créatrice et jouissive. Au final il s'agit d'un polar futuriste comme tant d'autres, affreusement banal. Et puis cet fin en message d'espoir me semble bien candide. Comment peut-on être aussi naïf quand on connaît l'abêtissement de la population mondiale pour ne pas dire sa crétinisation ? Tous les jours je suis atterré par ce que je vois, comment croire que l'humanité est capable de se prendre en main, d'arrêter de danser hystériquement au bord du volcan, et d'affronter les vrais problèmes basiques que l'on se prend en pleine gueule tous les jours ? En vérité, je suis très pessimiste pour demain, j'en suis profondément désolé, mais pour moi, un optimiste est quelqu'un de très mal informé.

      Revenons au roman : je suis peut-être sévère, mais Laurent Gaudé a écrit tant de récits qui m'ont passionné, que j'en espérais beaucoup. Néanmoins, je dois reconnaître que les deux protagonistes principaux existent vraiment. Zem, hanté par la perte de son pays natal et de sa compagne, sans cesse écartelé entre loyauté, désillusion et suicide. Et Salia, victime de la violence du monde, elle cherche une sorte de catharsis dans le sexe, l'alcool et des images hypers violentes.

      Ma dernière déception vient aussi du non approfondissement de la situation géopolitique. Qu'en est-il du reste du monde ? Les sociétés privées sont-elles la norme partout ? Que deviennent les animaux ? les arbres ? les océans ? la recherche médicale, scientifique, robotique, etc ?

      Bref, Laurent Gaudé nous livre un polar standard bien fade, il aurait dû élargir sa focale, en faire une sorte de roman monde sortant des sentiers mille fois rebattus. Tant pis.