" Le vagabond des étoiles " de Jack London 14/20
Il y a des romans qui déconcertent, celui-ci en fait indiscutablement partie, par sa construction déstructurée et par son ampleur intellectuelle et philosophique. On peut le comprendre aisément en sachant qu'il s'agit du dernier roman de Jack London. Voyant, par l'usure d'un corps qu'il a toujours poussé à bout, sa fin de vie proche, Jack London veut écrire une apothéose de son parcours littéraire, une œuvre testamentaire, une oeuvre-monde au travers de laquelle il se penche sur l'histoire de l'humanité, allant jusqu'à affirmer la puissance de l'esprit par rapport à celle de notre corps.
Le pitch en est on ne peut plus simple : un condamné à mort attend sa dernière heure derrière les barreaux, afin d'occuper ses derniers mois de détention, il s'évade par la force de la pensée en revivant... rien de moins que... ses vies antérieures.
Impossible de passer à côté du message omniprésent du roman : le système pénitentiaire américain avec ses innombrables injustices et ses effroyables violences physiques, psychologiques, verbales, néanmoins toujours gratuites. Les conditions carcérales y sont telles (l'affreux supplice de la camisole), qu'elles ponctuent le roman de la première à la dernière page. Ce brûlot anticarcéral est le tout dernier acte du militant socialiste qu'est Jack London. Par la pertinence de cette dénonciation contre la peine de mort, j'y ai vu de nombreux liens avec la pensée de Victor Hugo. Deux hommes fortement impliqués dans l'horreur des exécutions de la peine capitale ; d'autant que ces deux sociétés, la française comme l'américaine, sont basées sur un catholicisme déclarant "Tu ne tueras point", gros paradoxe !
Outre ces abominations au combien illégitimes, Jack London emmène son récit dans le domaine de la métempsychose, c'est à dire l'idée que l'on ne meurt jamais vraiment, et que depuis la nuit des temps, à la mort de chaque individu l'esprit change de corps, dans l'idée de la réincarnation perpétuelle. Ainsi, par le truchement de l'esprit, nous suivons le prisonnier dans ses vies antérieures, ainsi nous rencontrons un gamin dans une caravane de pionniers se dirigeant vers la Californie, un légionnaire romain (ancien Viking) dans la Palestine de Jésus, un bourgeois parisien sous Louis XIII, un européen époux d'une princesse coréenne, un naufragé sur une déserte île faîte de pierres, etc. A chaque fois, le voyageur du temps est le témoin de l'injustice de nos destinées toujours vécues sous le joug de la folie des hommes. Comme-ci l'Homme était condamné à n'être jamais en paix, toujours incité au mal depuis la nuit des temps par d'inexpugnables démons intérieurs. Telle une malédiction infernale et éternelle.
Ces différentes histoires sont plus ou moins captivantes, mais toutes font du héros un homme blanc, civilisé, intelligent et forcément beau, ayant naturellement les femmes à ses pieds !?! A l'image de Jack London ? De surcroît, au hasard des vagabondages en zigzags dans le passé il se donne le beau rôle dans des périodes très anciennes, où le cheval n'est pas encore domestiqué, où le riz n'est pas encore cultivé, etc. Comme s'il était à l'origine de beaucoup des inventions qui améliorèrent la vie de l'humanité.
Outre le peu de considérations que Jack London accorde à la partie féminine de nos sociétés (peut-être dû à une vision de la société de l'époque), Jack London, par ses voyages, s'est ouvert des horizons à l'échelle du globe, alors pourquoi aucune réincarnation en un être non blanc, non européen et surtout non femme ?
Ce roman testament se veut une concrétisation symbolistique des forces de l'esprit, il passe continuellement du réalisme au fantastique, l'univers étroit du prisonnier est ensemencé d'évènements baroques, tout s'entrelace dans un réquisitoire pragmatique. Il s'affiche comme un voyage original dans un monde régit par toute forme de pouvoir, un voyage entre bruit et fureur, un voyage comme un plaidoyer pour une humanité plus humaine, plus juste et plus égalitaire. Bon voyage !
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