29 mai 2026


 " Le cavalier de la terre promise "  de Joseph Joffo   13/20

      Tout au long du roman, nous suivons le parcours incroyable d'un juif polonais, Andreï Parocki, des années 1890 jusqu'à 1917. Afin de vivre selon sa conscience et devant les brimades que subissent les juifs quand il ne s'agit pas de pogroms, le jeune Andreï décide d'entrer en résistance, et de tout faire pour aider les révolutionnaires russes, pensant que seul un grand changement politique et républicain pourra arrêter les traitements iniques que subit son peuple.

      Joseph Joffo sait dépayser son lectorat, l'emportant dans sa fougue narrative, quadrillant une bonne partie du territoire russe de l'époque pour s'achever en Palestine. Malheureusement, chaque étape est à peine effleurée, on est pris d'étourdissement tant le rythme est élevé. Pour une telle odyssée géographique, politique et psychologique, devant l'importance des sujets traités, il aurait fallu dilater le récit, le rendre plus ample, plus généreux. Là, on ressent trop le cochage des cases les unes après les autres : le viol, l'abus de pouvoir, l'éducation, le rebelle, le bagnard, l'évasion, etc ; sans oublier les étapes politiques : le dimanche rouge, le pope Gapone, la révolte du Potemkine, l'assassinat de Stolypine, etc. Je comprend bien que pour un néophyte, tout cela est très instructif, néanmoins, il manque un enrobage plus disert, plus explicatif : des empires sont en train de s'effondrer, des idées nouvelles jaillissent, et ce discours trop simpliste me dérange.

      Malgré tout, une piqure de rappel n'est pas inutile pour les plus jeunes, replaçant le peuple juif au cœur du récit. L'intention est louable, cependant une dilatation substantielle de l'histoire aurait plus transformer ce roman basique en une oeuvre remarquable.

      A noter, le parcours initiatique du protagoniste principal, Andreï Parocki, cherchant sans relâche à donner un sens profond à sa vie, une vraie dignité, un exemple pour nous autres, un homme de bien, qui va au bout de ses idées, un esprit universel qui montre le chemin, loin de tous ces démagogues qui ne pensent qu'à eux, avant de penser à l'humanité.

      Pour tous ceux qui aiment les fabuleuses chevauchées, les vies aventureuses, l'amour de son prochain, ce livre est pour vous, mais pour ceux qui aiment mettre les mains dans la matière, ce roman ne fait qu'érafler les questions que le récit soulève. Dommage.


22 mai 2026


 " Grand Maître "  de Jim Harrison   9/20

     Sur le point de prendre sa retraite après une longue carrière dans la police du Michigan, l'inspecteur Sunderson, récemment divorcé, enquête sur une secte hédoniste dont le gourou se nomme Grand Maître, rien que cela !?! Est-il un simple hurluberlu où un redoutable pédophile ? Pour mener à bien ses recherches, Sunderson se fait aider par Mona, une jeune fille de 16 ans, exhibitionniste et provocatrice, qui trouve auprès de l'inspecteur un père de substitution.

      Ce roman tragi-érotico-comique nous plonge dans un univers malsain, à l'instar de notre société désespérante de déréliction. Quelques pointes d'humour essaient ici ou là de nous soulager d'une chappe de plomb accablante et démoralisante. De surcroît, d'innombrables divagations, opérées par de nombreux flashbacks, viennent à la fois nous distraire mais casse incessamment le récit.

      Il est difficile de se passionner pour une histoire qui fuit de partout, qui n'a rien de linéaire et dont l'enquête piétine tout du long d'un roman trop bavard. En vérité, il s'agit d'un faux roman policier, l'enquête n'a que peu d'intérêt, elle ne sert qu'à faire le portrait d'un flic en bout de course qui voit sa vie personnelle partir en eau de boudin, comme tant d'autres. Son dur métier lui a coûté son mariage ; en même temps, il ne s'est jamais investi dans les centres d'intérêts de sa femme. Une multitudes de raisons pour se réfugier dans l'alcool, comme tant d'autres. Un énième roman sur le désenchantement et qui n'apporte pas grand chose de plus, comme tant d'autres . En vérité, je me suis franchement ennuyé ; j'ai bien vu que pour titiller notre regard Jim Harrison glisse par-ci par-là quelques touches d'érotisme au final bien mièvres ou navrantes. Puis, il nous esquisse le portrait de deux grands méchants pour n'en rien faire. Les seules parties qui nous font plaisir sont celles qui se référent à la nature, cette nature sauvage et indomptée qui reste encore saine, encore que, face à la misère de la nature humaine.

      Même si beaucoup de lecteurs sont dithyrambiques sur Jim Harrison, j'avoue une singulière sidération et un étonnement certain face à la banalité de ce roman. Lire l'histoire d'un vieux policier divorcé, alcoolique et lubrique, se remémorant constamment son passé, très peu pour moi. Pourtant, je croyais avoir affaire à un "Grand Maître" de la littérature !?! A moins que son célébrissime Dalva me fasse changer d'avis ? J'aurais peut-être dû débuter par celui-ci.


13 mai 2026

 " Je pleure encore la beauté du monde "  de Charlotte McConaghy   15/20

      La biologiste Inti Flynn est responsable d'un programme de réintroduction du loup dans les Highlands écossais, où leur présence permettrait la restauration d'un écosystème en déréliction. Naturellement, la jeune femme est confrontée à l'hostilité des locaux, craignant pour leur bétail. Outre l'adversité des autochtones, Inti Flynn soufre d'une maladie rare appelée synesthésie visuo-tactile, son cerveau commande à son corps de ressentir les sensations dont elle est témoin ; en gros si elle voit quelqu'un ou même un animal souffrir, elle ressent également cette souffrance, telle une empathie absolue.

      Ne surtout pas lire le quatrième de couverture, une fois de plus trop bavard. Certes, on veut attirer le chaland, néanmoins le levier surprise ne fonctionne plus, bêtement.

      Un bon point pour le titre, à lui tout seul il résume le roman et il titille notre envie d'en savoir plus. Sans oublier le dessin en couverture où quatre loups hurlent à la lune, comme une réclamation du droit d'exister sur cette terre asphyxiée par la main humaine.

      Avec ce roman digne d'être édité chez Gallmeister, Charlotte McConaghy explore les ténèbres de l'âme humaine et les beautés incroyables de la nature atrocement abîmée pour ne pas dire plus. D'ailleurs, il faut reconnaître un beau talent à la plume de l'autrice pour décrire les mondes animal et végétal.

      Au départ, le mot violence s'articule autour des meutes de loups, cependant, au fil des mots, une autre, plus redoutable se fait jour, celle de la violence aux femmes. Peu à peu elle devient omniprésente, jusqu'à en devenir étouffante, car chaque protagoniste en a souffert et en souffre encore. Le personnage de Aggie, la sœur jumelle d'Inti, est là pour pointer du doigt cette affliction qui la traumatise toujours, au point de rester cloîtrée jour et nuit. Constat alarmant, même si on le sait maintenant, c'est toujours bien dire une fois de plus la vérité des choses : la vraie violence, celle qui est monstrueuse, ne vient surtout pas du monde animal, mais des hommes (pas tous heureusement) qui ne cherche pas seulement à dominer la nature, mais à soumettre les femmes sous une masculinité autoritaire et abjecte.

      Petit bémol : les psychologies de certains protagonistes, notamment de Gus, est un peu légère, il y a des manques de crédibilité ici ou là, certains passages m'ont paru brouillon, peut-être trop de sujets abordés pour les traiter en profondeur.  

      A noter l'une des scènes finales dans une forêt enneigée entre une parturiente et une meute de loup, telle une ode à la nature ou une célébration éternelle de la vie ; cette scène, à elle seule vaut la lecture du roman. Il y a longtemps que je n'avais pas été ému par une scène romanesque... hum, en vérité depuis certains romans de Jack London, autre célébrateur des espaces naturels.

      A la fois thriller écologique et polar écoféministe, ce roman séduit par sa langue, par les sujets abordés et par la beauté incomparable de nos espaces vierges de traces humaines.