26 août 2026


 " Les Dames du Lac "  de Marion Zimmer Bradley

      Il faut avouer que ce récit, le premier d'une série de sept, traitant de la célèbre légende du Roi Arthur et des chevaliers de la table ronde, est d'une honorable d'envergure. Même si les figures mythiques et masculines, telles que Lancelot du Lac ou Merlin L'enchanteur, sont bien présentes, dans cette version, ce sont les femmes qui monopolisent les premiers rôles : Viviane, la Dame du Lac ; Ygerne, la mère d'Arthur et son épouse Guenièvre ; la Fée Morgane, etc.

      Devant l'ampleur de cette fresque, j'ai été sidéré par la masse de travail qu'elle a dû demander à Marion Zimmer Bradley. J'ai aussitôt songé à Maurice Druon et son oeuvre : Les Rois Maudits, et inévitablement à George R.R. Martin et son ouvrage à ce jour inachevé : Le trône de fer. Toutes ses sagas, inventées ou historiques, mélangent à peu de choses près les mêmes ingrédients : l'accession au trône, la lutte pour rester au pouvoir, les intrigues de palais, les batailles, les trahisons et les amours contrariés. Toutefois, cette épopée ensorcelante, expose un affrontement, pour l'instant à fleuret moucheté, entre deux religions difficilement conciliables : celle druides avec leurs croyances ancestrales et la montée en puissance de la religion chrétienne, cherchant à faite fi des rites qu'elles considèrent comme païens, relevant d'un passé caduque. Ainsi, certains personnages sont écartelés entre deux mondes, origines de bien des tensions ; problème ô combien actuel, toujours irrésolu à ce jour.

      Avec un lyrisme singulier, Marion Zimmer Bradley nous décrit un monde qui agonise, qui argumente pour préserver ses traditions séculaires, néanmoins, devant l'arrogance et les certitudes de l'autorité chrétienne, son avenir est sombre.

      Naturellement, avec ce point de vue de départ, chaque personnages féminins existent réellement, sentimentalement comme psychologiquement. Elles luttent, elles tentent d'influencer pour faire entendre leurs maigres paroles dans ce monde débordant de virilité, avec ses grosses voix et ses grandes épées. Cependant, là est la limite de l'exercice, car à trop jouer sur le tableau féminin, il reste peu de place pour les hommes, difficile d'éprouver de l'empathie pour des protagonistes qui jouent en seconde division. J'imagine que Marion Zimmer Bradley a voulu redresser la barre un peu trop fortement, écartant allégrement tout homme, mais aussi les combats des armées chrétiennes censées repousser les barbares saxons, dont on n'aura droit à aucune description, ni des batailles, ni des saxons.

      Ainsi, ce premier tome parle essentiellement des complexités des relations, d'amour, des mariages, des enfants et des religions ou croyances. Il oeuvre également à passer un message de paix, mais qui est prêt à l'entendre ? Peut-être qu'ensuite la palette s'élargit, le futur le dira ou pas ?

      La plume de Marion Zimmer Bradley est agréable, ses descriptions sont immersives et ses dialogues sont d'un excellent niveau. Juste à regretter quelques répétitions qui font stagner une action trop absente, rendant parfois la lecture un rien brin ennuyeuse.

      Bref, ce premier opus, plutôt bien écrit, met en exergue des considérations toujours d'actualités, après tout, c'est ce que l'on demande à une oeuvre, qu'elle soit universelle. 

      

16 août 2026


" Les insurrections singulières "  de Jeanne Benameur   8/20

      Agé d'une quarantaine d'années, Antoine est un homme qui cherche toujours sa place dans le monde, comme parmi les siens. Entre les abysses d'une rupture amoureuse et la déficience du militantisme syndical face à une vorace mondialisation, Antoine est au fond du trou. Il devra se faire violence et oser un voyage initiatique pour essayer de donner un sens à sa vie. 

      Il s'agit du premier livre de cette auteure réputée que je lis d'elle. Je n'ai peut-être pas débuté par celui qu'il fallait, car franchement, je me suis royalement ennuyé !?! Que le temps m'a semblé long pour un si petit livre !?! Néanmoins, le quatrième de couverture m'avait captivé, alors pourquoi cette déception ?

      Dés les premières pages, j'ai eu une référence en tête, un magnifique roman de Gérard Mordillat : Les vivants et les morts. Là aussi une usine ferme, délocalise, et les protagonistes réagissent chacun à leur manière. De mémoire, ce roman là m'avait emballé, pour ne pas dire enthousiasmé, l'empathie fonctionnait généreusement, tandis que celui-ci m'a frustré. En effet, j'aurais voulu connaître cette Karima, alors qu'elle est juste évoquée. J'aurais aimé en savoir plus sur le frère d'Antoine, pourquoi s'est-il si facilement inséré dans le moule de la vie ? Et Thaïs aurait mérité plus de développement. Et que dire de ce hasard si improbable : à peine met-il les pieds au Brésil, qu'Antoine tombe directement sur Thaïs, comme s'il suffisait de traverser un océan pour tomber aussitôt amoureux. Cependant, je respecte les choix de Jeanne Benameur, et devant les avis laudatifs de son lectorat, je suis sûrement dans l'erreur. Je dois tenter l'expérience sur un deuxième roman pour me forger un meilleur avis. Un titre à me conseiller ?

      A noter le seul passage qui m'a enchanté, celui où Marcel lit des passages de livres sur la tombe de sa femme. Ah, si tout avait été de cette stature !


13 août 2026

" Un amour à Saanbad "  de Roland Brival   16/20

      Personnage nébuleux, dont nous ne serons jamais le nom, le narrateur est un écrivain en panne criant d'inspiration, contrairement à ce qu'il proclame à son éditrice, comme tant d'autres. Il vit depuis quelques mois avec Mary, une journaliste de guerre divorcée et son fils Thomas, un jeune homme de 17 ans. Entre les deux mâles plane souvent une incompréhension générationnelle. Le jour où Mary part en reportage dans un pays non cité, mais on reconnaît aisément l'Irak, et qu'elle tarde à donner des nouvelles, la vie des deux hommes va basculer dans une singulière guerre de tranchée. 

      Avec ce texte sombre, Roland Brival nous dépeint un monde en conflit permanent. Guerre au sens premier du terme, guerre dans le couple, guerre relationnelle et guerre dans la vocation d'écrivain. Le monde se résume à un champ de bataille perpétuelle.

      Au fil du roman, le personnage central, comprend au travers des échos du théâtre de guerre que Mary risque de ne pas en revenir. Cette absence prolongée bouleversera les deux hommes, les renvoyant aux sources de leur propre identité. 

      Tous les êtres ont des déchirures. Certes, plus ou moins profondes, plus ou moins sensibles, néanmoins tous ont touché la bosse d'un traumatisme du doigt. La faute à une humanité peuplée de loups, tous plus voraces les uns que les autres. Dès lors, comment faire pour simplement vivre ? Le désespoir de chacun nous porte à chercher une échappatoire facile, souvent l'alcool, la drogue, le tabac ou la violence, voire les quatre à la fois, histoire de supporter cette mortifère condition humaine. Ce récit est-il d'une rare lucidité ou d'un pessimisme absolu ? Les deux sûrement. En tout cas, bon courage aux futur(e)s lecteurs ou lectrices, il y a bien longtemps que je n'avais pas lu un texte aussi noir.


3 août 2026

 " Le sphinx des glaces"  de Jules Verne   15/20

      Etant un fervent admirateur d'Edgar Alan Poe, Jules Verne prend pour point de départ l'un de ses plus étranges romans : Les Aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket, publié en 1838 et dont Charles Baudelaire fit la traduction en 1858. Profitant de tous les éléments qu'Edgar Poe a volontairement laissé baigner dans l'ombre, et du mystère qui plane autour de ses protagonistes, Jules Verne décide de bâtir son intrigue autour du fait que l'histoire de Poe, que tout le monde prend pour une fiction, soit en vérité une réalité. Dès lors, les personnages de Verne vont s'élancer, au travers des mers du sud et du cercle polaire antarctique, dans une recherche effrénée de Gordon Pym et de William Guy. Celui-ci étant le frère du capitaine Len Guy, personnage vernien partant, à bord de sa goélette l'Halbrane, en quête de ce frère disparu. Il sera aidé dans cette enquête océane par celui qui nous raconte l'épopée : Jeorling, un riche américain originaire du Connecticut et passionné de géologie et de minéralogie. Il sera un témoin érudit, dont la culture instruira le lecteur sur les divers essais de la conquête du pôle Sud, de surcroît, son incrédulité servira opportunément les premiers chapitres du roman ; que je n'oublie pas le métis Dick Peters, un maître cordier de son état, homme costaud vivant constamment à l'écart des autres membres de l'équipage, de ce bougre sourd une intériorité secrète, certainement le protagoniste le plus intrigant ; puis le lieutenant Jem West, un marin endurci qui en impose plus que le capitaine Len Guy, trop souvent perdu dans ses réflexions ; et enfin le bosseman Hurliguerly, il apporte une note de détente estimable dans ce récit sombre et accablant.

      Contrairement aux autres romans verniens, celui-ci, bien qu'il soit un roman d'aventures, ne tourne pas spécialement autour de l'exploration mais de l'enquête et de la recherche sous condition extrême. Les thèmes abordées sont le désespoir et de l'amour absolu, de celui qui orientent une vie définitivement, le faux semblant ou du double caché, la rébellion avec l'affrontement à l'autorité, et le thème de l'individualisme, celui qui préfère condamner un groupe d'hommes pour en privilégier un autre.

      J'ai été choqué par la façon discriminatoire avec laquelle Jules Verne parle du maître-coq du bord, Endicott, qualifié de nègre, de moricaud, quand ce n'est pas pire. Naturellement, cela reflète l'état d'esprit et le vocabulaire d'une époque, une vision tronquée de l'humanité due aux colonies et à l'idée indécrottable de la supériorité de l'homme blanc par rapport aux autres peuples. Dans la même veine, les manchots et les pingouins sont qualifiés d'idiots !?! Erreur indigne d'un tel écrivain. D'autant qu'il mélange les pingouins et les manchots, les premiers vivants dans l'hémisphère Nord et les seconds au  Sud.

      De tous les mystérieux éléments fantaisistes du roman de Poe, comme l'incroyable île Tsalal aux allures de paradis et aux habitants d'une sauvagerie rare, ou le géant blanc, ou le destin  de Gordon Pym, Verne en disposera avec habilité et subtilité, sachant les exploiter pour créer un récit reliant tous les points restés ténébreux dans le roman de Poe, il rendra l'inadmissible vraisemblable. Néanmoins, à l'instar du livre de Poe, certaines incohérences ou des hasards trop bénéfiques viennent ponctuer l'oeuvre vernienne. Ce qui en fait au final, le roman le plus énigmatique, le plus improbable et le plus incroyable (au sens premier) des oeuvres de Verne.

      L'étrangeté des deux romans, leurs côtés obscurs, la vision accablante de la vie avec ses désillusions, bref la noirceur de l'ensemble me questionne. Peut-être faut-il y lire des allégories a priori bien énigmatiques ? Dans les commentaires les hypothèses s'avancent ici ou là, cependant, malgré ces tentatives d'éclaircissements, il plane toujours pour moi, un brouillard bien lugubre sur ces deux oeuvres.