27 sept. 2026

 " Etude en rouge "  d'Arthur Conan Doyle   18/20

      1881, un crime bien étrange vient d'être commis dans une maison abandonnée située dans un quartier peu avenant de Londres. Un homme mort gît au sol de la pièce principale, il n'a aucune trace de blessure, pourtant l'endroit est maculé de traces de sang. Les deux policiers mis sur l'affaire sont face à un casse-tête, afin d'éclairer leur lanterne, ils font appel à un jeune homme, détective consultant, un certain Sherlock Holmes.

      Le célèbre écrivain anglais à 27 ans quand il écrit le premier roman de la série des Sherlock Holmes. Avec un plaisir certain, nous assistons à la rencontre initial entre le docteur Watson et un homme, féru de chimie et doué d'un pouvoir divinatoire hors du commun : Mr Holmes. Cela nous vaut des dialogues à la fois d'une rare intelligente et d'une facétie follement amusante. Drôlerie toujours quand les soi-disant meilleurs officiers de police de Londres sont tournés en ridicule par le maestro de la réflexion. 

   Sous la belle plume de Conan Doyle, on devine un Holmes en début de carrière, pourtant déjà, il possède une méthode, des certitudes, des automatismes et un esprit atypique. Cela augure de futures aventures pour ce talentueux limier.

      Ce roman se structure en deux parties distinctives, l'une dans un Londres inquiétant voire mal famé, et l'autre se situant dans une communauté mormone de l'Utah, propice à la délation et au crime. Les deux lieux sont porteurs de solitude et de claustration. Conan Doyle semble ne se faire aucune illusion sur la condition humaine.

      En dehors du duo Watson et Holmes, le personnage de l'assassin m'a particulièrement captivé. En effet, son acte est la conséquence d'un sordide abus de pouvoir. Il est peut-être le plus innocent, le plus pur de tous, dramatiquement sa pureté initiale fut niée et souillée par l'arbitraire. Cette façon de traiter l'idée de vengeance donne un éclairage intéressant à toute forme de culpabilité. Elle élève le récit à une hauteur plus qu'honorable.

     Le style de Doyle est un modèle de sobriété, pas de descriptions à rallonge, pas de dialogues à n'en plus finir, tout va à l'essentiel, ce qui accroit le plaisir de lecture. Moi qui connaît peu l'oeuvre de cet auteur britannique, j'ai très envie de lire la suite. A suivre donc...


16 sept. 2026



" Mauprat "  de George Sand   17/20

      En 1837, un octogénaire, Bernard Mauprat, raconte ses années de jeunesse dans le Berry. En 1774, le jeune Bernard à 17 ans, il est l'unique rejeton de la branche aînée des Mauprat : une famille qui perpétue une vieille tradition de brigandage féodal. Une nuit, les lois du hasard lui font rencontrer et aussitôt tomber amoureux d'Edmée : la fille de Hubert de Mauprat, seul homme faisant partie de la branche cadette de la famille. Contrairement au reste de la tribu, c'est un homme bon et généreux, grandement influencé par les idées des Lumières. Du contraste entre ces deux branches familiales, aux antipodes l'une de l'autre, naît une fresque autant sociale qu'historique. L'ensemble animé et agité par la puissance de l'amour inexistant, avoué ou caché, car Edmée, pour obtenir l'assistance de Bernard, la sauvant in extrémis des mains de ses oncles, a dû lui faire un serment.

      George Sand déploie dans ce long récit toute sa panoplie intellectuelle sur l'idée de l'amour, du mariage, de la philosophie des Lumières et des jugements hâtifs d'une société en pleine marche. Sa plume, avance, toujours à l'aise, toujours magnifique, toujours frondeuse, jusqu'au point final. Elle excelle dans l'agencement des dialogues, pour sublimer une pensée, une réflexion, un ressentiment ou une déclaration d'amour.

      Ce roman est une machinerie romanesque complexe avec un bel ancrage berrichon, Sand oblige. On y suit une lutte mortelle entre le bien et le mal, où un enfant sauvage, élevé à l'écart de toute morale, doit se faire violence pour obtenir ce qu'il désire le plus au monde : l'amour de sa dulcinée. Son parcours sera périlleux, les épreuves multiples, néanmoins, tout cela est nécessaire pour qu'un homme nouveau puisse sortir des carcans diaboliques où ses oncles l'on entraîné. Sa quête éducative l'amène à s'exiler en Amérique pour mériter l'estime de la belle. J'y vois un parallèle avec l'amour courtois, si en vogue au moyen-âge, mais surtout aussi, une identification du chevalier partant en croisade, s'y battre au nom de Dieu, et revenir magnifié aux yeux d'Edmée. Néanmoins, celle-ci se jouera encore de lui, dans un ultime défi qui se terminera tragiquement. Heureusement, l'intervention d'un personnage secondaire, mais au combien essentiel, redistribuera les cartes d'une partie si mal engagée. Cet homme s'appelle Patience : un vieil ermite laïque vivant chichement dans une tour abandonnée. Pour moi, il est, par ses réflexions, par ses analyses intellectuelles, le pivot du roman. Sans lui tout s'écroule, et pourtant il n'est qu'un pauvre hère, vivant de l'air du temps ; néanmoins il est celui qui comprend le mieux la condition humaine et ses lourdes contradictions. Au travers de la voix Patience on ressent aussi les soubresauts qui bousculeront la France dans les années à venir, ses espérances de plus de liberté, dangereuses et naïves, toutefois on n'arrête pas une idée en marche.

      Outre le roman d'apprentissage, ce récit narre aussi l'affrontement ethnologique entre deux mondes opposés. L'un est provincial, même si le moyen-âge est caduque depuis trois siècle, des petits seigneurs locaux, issus des contrées éloignées du Berry, ont gardé des sales habitudes à coups de rapines et d'agressions sexuelles, sans oublier des moines cupides et une justice expéditive. L'autre monde est parisien, orienté vers l'avenir où flotte les idées de Voltaire et de Rousseau. Cependant, dans l'air du temps, ondoie déjà les prémices de la révolution française.

     On peut s'interroger sur les tortures psychologiques d'Edmée sur Bernard. On peut s'étonner de la patience incroyable de celui-ci. J'y vois un plaisir malsain de George Sand à étudier son protagoniste principal sous toutes les coutures, telle une minutieuse dissection du mental du jeune homme. Une étude optimaliste de la volonté pure. Néanmoins, Edmée est la fille spirituelle de l'écrivaine, elle possède l'inflexible orgueil des Mauprat, ne se donne-t-elle pas pour mission des défendre la cause des femmes ? Ses lectures des écrivains des Lumières lui en donne les armes. Dès lors, n'est-ce pas son engagement féministe qui l'aide à résister un temps assez long aux charmes de Bernard ?

      Ce roman, n'est-il point une oeuvre tendant vers l'éducation et/ou mieux encore vers l'humanisation du peuple dans son entièreté ? Tout en jonglant avec une belle histoire d'amour, car si Bernard veut un jour appartenir à Edmée il faut qu'il se civilise. Et cette admirable idée d'éducation générale est celle qui fut constamment portée par George Sand. L'un des piliers de cette femme remarquable.

      Par le truchement de ce roman, Gorge Sand résume un XVIIIème siècle dans son entièreté en quête d'un deuxième souffle, loin des misères et des ors, une voie inédite, tel un esprit matois lancé dans les roues d'un monde caduque.


4 sept. 2026

 " La mare au diable "   de George Sand

   Au milieu du XIXème siècle, à Belair, un village du Berry, Germain, un honnête laboureur de 28 ans et père de trois enfants, se voit inciter à se remarier par son beau-père après le décès malencontreux de sa femme. 

      Longtemps considérées comme des romans mineurs, les histoires champêtres de George Sand sont loin d'être de simples historiettes régionalistes et enfantines. En effet, en un temps où la campagne n'est nullement digne d'intérêt, George Sand veut laisser une trace de l'endroit où elle a vécu une grande partie de sa vie. D'une part, en évoquant la vie rustique du Berry avec ses traditions, et d'autre part en y racontant une idylle imprégnée de pastoralisme. A l'écart du monde moderne, le lecteur découvre un univers clos ; le Berry étant une région des plus archaïques de l'époque.

      Sous la plume érudite de l'écrivaine, se déploie une belle histoire où un homme part au loin chercher un bonheur qu'il avait juste sous les yeux, mais que ses considérations sociales empêchaient de voir. 

   Le roman est plus complexe qu'il n'y paraît, derrière le vernis de l'écriture se cache la condition humaine, d'ailleurs mise en place dès le premier chapitre par l'intermédiaire d'une gravure d'Holbein représentant un laboureur épuisé poussant sa charrue sous le regard d'un squelette armé d'un fouet, une allégorie de la vie paysanne. Plus complexe aussi, par ses quatre derniers chapitres qui relèvent d'un registre ethnographique. L'écrivaine témoigne ainsi d'une cérémonie de mariage ancestrale et atypique, comme une façon de rendre hommage à ces vies oubliées, perdues sous la poussière des siècles qui défilent et s'empilent. Ces hommes et femmes ont existés, ils ont été heureux et malheureux, par le truchement d'une écrivaine, ils ont laissés une trace. Peut-être aussi, s'agit-il d'un manifeste politico-moral, en effet, le récit conte les amours vertueux de Germain et de Marie, une jeune bergère, modeste et honnête, encouragés par un voyage bucolique où la nature jouera son rôle, ainsi que le fils aîné de Germain, le petit Pierre qui interviendra dans les situations décisives, fera parler son égoïsme d'orphelin tel un adorable séraphin.

      Ainsi, il serait dommage de rayer d'un trait de plume cette histoire révélatrice d'une région, d'une tradition et de ses habitants.